Lorsque Louis XIV commence à s’intéresser au relais de chasse que son père Louis XIII a bâti dans le petit bourg de Versailles, il a déjà sans doute l’idée de ce qu’il veut en faire. S’il y voit évidemment la possibilité d’y réunir sa cour et son gouvernement, il sait aussi que ce palais peut devenir l’écrin des savoir-faire français. Le souverain est parfaitement conscient que la gloire passe non seulement par les guerres, mais aussi par les bâtiments… Le chantier versaillais s’offre donc naturellement comme un beau terrain d’expérimentations devant mettre en valeur l’excellence française, tradition qui se confirme au XVIIIe siècle en imposant le style français dans toute l’Europe et qui prévaut jusqu’à aujourd’hui.

LA CONSTRUCTION du château de Versailles mobilise les meilleurs artistes et artisans français, mais aussi étrangers que le souverain fait venir à prix d’or pour réaliser son palais. Si les techniques originelles sont parfois étrangères, rapidement ces savoir-faire deviennent siens. On pense ainsi par exemple à la fabrication des miroirs vénitiens dont Louis XIV est parvenu à connaître le secret de la confection grâce à des espions envoyés dans la Sérénissime. Ce savoir-faire maîtrisé trouve son aboutissement avec la construction de la Grande Galerie entre 1678 et 1686. Les 357 miroirs, dont la grandeur, le nombre et le coût impressionnent à l’époque, lui donnent le nom de galerie des Glaces, pièce sans doute la plus célèbre du château. De même, les matériaux français – tels les marbres des Pyrénées ou de Languedoc – vont être privilégiés au détriment des marbres italiens et belges dont l’utilisation ne va toutefois pas être totalement abandonnée. Le pouvoir encourage la fabrication française avec une sorte de protectionnisme dont on voit la résurgence au XXIe siècle chez certains de nos politiques.

Avec le concours de Jean-Baptiste Colbert puis du marquis de Louvois, surintendants des Bâtiments, Louis XIV lance l’« industrie » française du luxe. Il réhabilite ou crée de nombreuses manufactures que les rois ses successeurs n’auront de cesse de privilégier et de mettre en avant pour stimuler l’économie. Le « Grand Roi » en établit de nouvelles qui, par son patronage direct, deviennent royales. C’est ainsi que la manufacture des Gobelins, qui existait depuis le XVe siècle, est rachetée par la Couronne en 1662. Colbert y rassemble, pour le compte du souverain, les différents ateliers qui vont au-delà des simples tentures fabriquées à l’origine avec des ateliers pour les peintres, les tapissiers, les fondeurs, les graveurs, les orfèvres ou les ébénistes. Les Gobelins deviennent les fournisseurs privilégiés de la monarchie française qui évite l’achat de produits manufacturés à l’étranger. À l’instar de nombreuses institutions créées sous Louis XIV (Académie des Sciences, celle de Musique et de Danse, etc.), la manufacture perdure aujourd’hui sous le nom de Mobilier national et manufactures nationales et symbolise toujours l’excellence et la qualité française. Louis XV puis Louis XVI soutiendront à leur tour les industries nationales, notamment avec la manufacture de porcelaine tendre qui, de simple atelier installé à Vincennes en 1740, rejoint Sèvres en 1756 avant d’être placé comme manufacture sous l’égide de la Couronne en 1759.

À côté de ces prestigieuses institutions préexistent et coexistent déjà des ateliers spécifiques voulus par Henri IV. Le grand-père de Louis XIV, avec l’achèvement de la grande galerie du Louvre qui court depuis le pavillon de Flore le long de la Seine, décide d’installer des boutiques et des appartements au rez-de-chaussée pour y établir les maîtres les plus habiles des différentes corporations. Les lettres patentes du 22 décembre 1608 sont on ne peut plus claires sur la visée utilitaires et artistiques de cette installation :

« [Nous en avons] disposé le bâtiment en telle forme que nous puissions commodément loger quantité des meilleurs ouvriers qui pourraient se recouvrer […] tant pour nous servir d’iceux, comme pour être par ce même moyen employés par nos sujets, et aussi pour faire une pépinière d’ouvriers, de laquelle sous l’apprentissage de si bons maîtres, il en sortirait plusieurs qui par après se répandraient dans notre royaume et qui sauraient très bien servir le public. »

Si les artistes et artisans les plus connus logent à Paris ou à Versailles dans de somptueux hôtels particuliers, voire dans des appartements « au Louvre » même, c’est-à-dire dans la résidence où dort le roi, les plus humbles sont logés dans ces galeries du Louvre spécialement aménagées pour eux avec des ateliers. C’est là que l’on trouve les ouvriers « au service de Sa Majesté ». Louis XIV et ses successeurs peuvent donc s’appuyer sur ce vivier artistique voulu par Henri IV mais aussi sur les différentes institutions, galeries du Louvre et manufactures royales, où travaillent désormais pour la monarchie française en général, et pour Versailles en particulier, les meilleurs ouvriers, depuis les « simples » maçons jusqu’aux ébénistes et doreurs dont les noms résonnent encore aujourd’hui. On pense en premier lieu à Louis Le Vau, Jules Hardouin-Mansart, Ange-Jacques Gabriel ou Richard Mique pour la belle architecture, à André Le Nôtre pour les jardins dits, par opposition aux jardins anglais du XVIIIe siècle, « à la française », ou encore à Charles Le Brun, Pierre Mignard ou Jacques Verbeckt pour les décors intérieurs. Mais il ne faut pas oublier les Pierre Gole, André-Charles Boulle et autres Œben et Riesener pour les ébénistes, ou même encore la famille Martinot, véritable dynastie d’horlogers.

Si le château de Versailles fait encore appel aujourd’hui aux meilleurs manufacturiers pour ses retissages avec les soieries de Lyon notamment ou consulte le Mobilier national pour ses meubles et ses tentures, il perpétue lui-même cette tradition en disposant toujours d’ateliers spécifiques accueillant des ouvriers d’art (doreurs, tapissiers, ébénistes, etc.) qu’a souhaité remettre en place Gérald Van der Kemp dans les années 1960, alors qu’il était à la tête du château. Ils font la renommée du château mais s’offrent aussi et surtout comme un véritable conservatoire des savoir-faire français.
1 & 2. Salon de Mercure. © château de Versailles, Thomas Garnier.
3. Salon de l’Abondance. © château de Versailles, Didier Saulnier. De gauche à droite : Socrate, tête, bronze. Legs de Charles Errard à Louis XIV en 1689, n° 195 des Bronzes de la Couronne, œuvre attestée à Versailles en 1707. Paris, Musée du Louvre, département des sculptures, en dépôt à Versailles. Amour chevauchant un cheval marin, groupe, marbre. Œuvre attestée à Versailles en 1707. Antinoüs, tête, bronze, n° 213 des Bronzes de la Couronne, œuvre attestée à Versailles en 1707. Paris, Musée du Louvre, département des sculptures, en dépôt à Versailles. Médailler exécuté vers 1770, attribué à Philippe-Claude Montigny.
4. Salon de l’Abondance. © château de Versailles, Didier Saulnier. À gauche : Louis de France, duc de Bourgogne (1662-1712) par l’atelier de Rigaud. À droite : Louis XV, roi de France (1710-1774), par Jean-Baptiste Van Loo.
5. Grille royale du château de Versailles. © château de Versailles, Christian Milet.
6. Bosquet de la Colonnade, vue aérienne © ToucanWings.