Pierre Schmitt quitte DMC en 1998, en conflit ouvert avec la direction qui poursuit son œuvre de délocalisation et s’apprête à fermer Texunion : un millier de salariés. Depuis, par une série d’actions audacieuses et significatives, l’homme au doux accent alsacien s’emploie patiemment mais passionnément au sauvetage du textile français. Révolutionnaire, non ?

« Un jour il voyait des gens du pays très occupés à arracher des orties ; il regarda ce tas de plantes déracinées et déjà desséchées, et dit : — C’est mort. Cela serait pourtant bon si l’on savait s’en servir. Quand l’ortie est jeune, la feuille est un légume excellent ; quand elle vieillit, elle a des filaments et des fibres comme le chanvre et le lin. La toile d’ortie vaut la toile de chanvre. Hachée, l’ortie est bonne pour la volaille ; broyée, elle est bonne pour les bêtes à cornes, la graine de l’ortie mêlée au fourrage donne du luisant au poil des animaux ; la racine mêlée au sel produit une belle couleur jaune. C’est du reste un excellent foin qu’on peut faucher deux fois. Et que faut-il à l’ortie ? Peu de terre, nul soin, nulle culture. Seulement la graine tombe à mesure qu’elle mûrit, et est difficile à récolter. Avec quelque peine qu’on prendrait, l’ortie serait utile ; on la néglige, elle devient nuisible. Alors on la tue.
Que d’hommes ressemblent à l’ortie ! — Il ajouta après un silence : Mes amis, retenez ceci, il n’y a ni mauvaises herbes ni mauvais hommes. Il n’y a que de mauvais cultivateurs ».

Victor Hugo, Les misérables, 1890.

Pierre Schmitt m’accueille sur le stand de Velcorex, installé au salon Première Vision. En hôte délicat, il me propose un verre de jus de pommes, tout en m’expliquant qu’une chose aussi simple peut être exceptionnelle, si elle est faite avec de vraies pommes, par exemple. Le stand est bondé, mais silencieux, les gens demandent des price lists, étudient les collections de tissus autour de nous, japonais de Paris et d’ailleurs, coréens, chinois, russes etc.

LES ORTIES
Pierre Schmitt : Attendez, je vais vous montrer.
Le jus de pomme confirme les dires de son producteur en tous points : la couleur – miel – est belle, le goût excellent, les fruits viennent de son jardin et sont cultivés biologiquement, qui en douterait ?

Il revient avec quelques échantillons.
P. S.: Ce petit morceau de denim de 40 cm sur 30 – au toucher doux et résistant – représente quelques années de recherches. Mais il y a aussi ça – Il me présente une sorte de mèche de fibres, grise et soyeuse – ceci est du lin français peigné. La France en est le premier producteur mondial et l’envoie en Chine ou en Pologne, alors que les machines pour le filer sont fabriquées en Alsace.

Il y a des considérations techniques, la Chine utilise des filatures au mouiller et ça pollue, on a oublié qu’il existe des procédés de filature à sec, un peu plus délicats à manier, certes, mais on y arrive.

Nous avons la modeste ambition de reconstruire cette filière du lin, de faire renaître ses savoir-faire envolés. Tout cela nécessite des moyens financiers importants, que nous recherchons activement. La France sous-estime parfois la valeur de cet immense patrimoine que constituent tous ses savoir-faire, elle ne se donne pas complètement les moyens de les redéployer.

RELEVER LE GANT, DE LIN, D’ORTIE, DE CHANVRE ET DE VELOURS
P. S.: Après avoir quitté DMC, j’ai créée Philéa en 1998, entreprise textile spécialisée dans les tissus viscoses, puis j’ai repris Velcorex – les pièces en velours sont suspendues sur un portant à portée de main – qui produit un très beau velours, depuis 1828 (il porte d’ailleurs une flamboyante veste en velours de couleur rouille), puis Tissage des chaumes (qui fournit entre autres Chanel, Balmain), ainsi qu’Emmanuel Lang. Ces entreprises constituent le socle de notre projet de reconstruction de la filière textile française.

Il frappe doucement la table d’une petite plaque, tac ! tac ! tac !
P. S.: Ça, c’est du lin photo-polymérisé. Ce nouveau savoir faire français développé par l’Institut de Science des Matériaux de Mulhouse permet de créer avec du lin, du chanvre, de l’ortie, ce qui remplacera bientôt les matériaux composites de type fibre de verre, ces nouvelles matières sont évidemment naturelles, résistantes, légères, recyclables, et sustainables, comme disent les anglais. Le procédé permet également, ça n’est pas la moindre de ses applications, de teindre les textiles sans utiliser d’eau.

RETOUR
Les tibétains utilisent l’ortie sous toutes sortes de formes, cordages, papier, tissu, et ce depuis des siècles, immense sagesse, comme souvent. Plus proche de nous, Victor Hugo en fait (ci-dessus) les louanges dans Les misérables.

P. S.: Nous avons maîtrisé l’ensemble des étapes de transformation de la plante jusqu’au produit fini – comme en témoigne le morceau de denim entre mes doigts, chargé d’un potentiel immense. Nous en sommes maintenant au passage délicat de l’artisanat éclairé à une dimension industrielle. Nous maîtrisons le défibrage, le peignage et le tissage. Maintenant nous travaillons à la réunion de toutes ces compétences sur le site de notre société Emmanuel Lang, spécialisée dans la chemiserie, dont la création remonte à 1856.

Nos Dornier* sont tout particulièrement adaptées au tissage des matières naturelles. Reste à installer une ligne de défibrage, puis, avec la collaboration de Schlumberger, nous créerons les postes de filature, cardage, peignage, et serons capables de transformer l’ortie, jusqu’au produit fini. Grâce également, au parc industriel de Velcorex, qui convient parfaitement à l’ennoblissement de ces nouveaux textiles.

Viendra ensuite la partie digitale du projet Matières françaises, avec la vente en ligne de nos produits.

Nous irons même jusqu’à la confection, pour montrer aux français ce que nos compétences et nos moyens humains et techniques nous permettent de faire à partir de ces matières premières, écologiques, de surcroît.
Le chanvre et l’ortie, plantes nitrophiles, se nourrissent de l’excès de nitrates présents dans le sol et le « dépolluent ». Pas d’eau, pas de pesticides, pas d’engrais.

Enfin, nous avons ouvert une boutique Matières françaises à Colmar. Les clients découvrent que tout n’est pas perdu, que subsistent encore en France des usines qui fabriquent des vêtements avec des matières naturelles, que l’environnement en est d’autant mieux protégé, que le rapport qualité/prix est correct. Un jean en ortie sera vendu – demain – chez nous, entre 100 et 150 Euros, un produit de qualité, local, et accessible.

GÉOGRAPHIE
Cette ortie, qui se présente, là, tissée en denim, sous nos yeux, elle vient du Népal, à cause de la longueur de ses fibres, mais nos études nous permettent d’être très confiants dans la possibilité d’utiliser des orties de variétés endémiques.

Nos orties des terrains vagues ?
P. S.: Tout à fait. La plante pousse à partir de rhizomes, et nous avons encore du mal à semer correctement, mais suffisamment de gens travaillent sur le sujet, et nous aurons très rapidement la solution.
Pour en revenir à ce cher Victor Hugo, il sait, entre autres, que plus l’ortie est vieille, meilleure est sa qualité. À propos des savoirs, cette autre citation, extraite des Pensées de Blaise Pascal (1670), m’est très chère :

« Il est bien plus beau de savoir quelque chose de tout que de savoir tout d’une chose. »

En quoi est-ce intéressant ? Les mots de Pascal m’ont permis de comprendre comment, au 18e siècle, un paysan parvenait à tisser une toile de chanvre ou d’ortie absolument parfaites. Il savait un peu de tout, comment semer, récolter, rouir* les fibres, filer, tisser.

Son savoir était suffisamment précis pour qu’il soit attentif à la densité du semis, par exemple, pour obtenir une résistance satisfaisante du fil. En délocalisant, on tronçonne, des pans entiers de savoir disparaissent.

Les matières naturelles exigent que l’on s’adapte, nous n’allons pas changer le comportement de l‘ortie. Pour un résultat optimal, toute la filière doit être intégrée et installée sous un seul toit, là-bas, au sud de Mulhouse. À nos cultivateurs de proximité, nous pourrons dire : attention, il faut prendre telle ou telle variété, il faut faire ci et le récolter comme ça. Notre maîtrise de tout le processus de transformation nous rend confiants dans le résultat. C’est une manière d’hommage à Victor Hugo et Pascal que de privilégier l’étendue et la continuité du champ des connaissances, ce que l’on appelle culture générale.

PARI
Il se vend en France 100 millions de jeans par an. Notre ambition, plutôt modeste, est de viser non pas 1%, mais 0,1 %, du marché français. Un jean avec des matières naturelles, françaises, le tout 100 % français. Un millième du marché, ce sont 100 000 jeans par an, à 100 euros pièce, ça fait 10 M d’euros, qui permettront de rentabiliser les investissements nécessaires et consolider le projet.
Tout en respectant toutes sortes de règles, environnementales, fiscales, sociales, et en se battant contre des produits qui n’en respectent aucune.

PHILOSOPHIE
Pour avancer dans son cheminement personnel, chacun croit en quelque chose, pour certains c’est Dieu, pour d’autres Allah, moi je crois au textile. Malheureusement, beaucoup de personnes ne croient plus en rien. Si la réhabilitation de cette filière est difficile et longue à mettre en œuvre, elle est porteuse d’avenir et rentable. C’est une source de bénéfices multiples : pour un vêtement importé, l’Etat touche la TVA sur le produit fini, alors que sur une chaine textile intégrée, la TVA sera perçue à chaque stade de fabrication. La différence est immense !

Notre ambition est de proposer à nos futurs clients – depuis la plante jusqu’aux vêtements – des produits de qualité, beaux, éco-responsables, locaux, et à un prix raisonnable.

* Lindauer Dornier, machines à tisser allemandes.
*Redressent le poil du velours, lorsqu’il est coupé.
*Isoler les fibres utilisables des plantes textiles en détruisant la matière gommo-résineuse qui les soude, par une macération dans l’eau ou tout autre procédé, à l’air libre, dans un champ, par exemple.
*Dans les prochains 6 à 8 mois.