Depuis quelques décennies, Nathalie Noennec fait briller les astres, proches et lointains

COMMENÇONS PAR LA FIN, C’EST À DIRE, MAINTENANT, AVEC ÉTIENNE DAHO.
En majesté ! Bientôt trente ans de quasi communion. Le projet Daho l’aime Pop (La Philharmonie de Paris, jusqu’au 29/04/18) nous a fait traverser pendant toute une année l’histoire de la pop.

Etienne était commissaire associé avec le très brillant Tristan Bera et me voilà co-co-commissaire. Cette exposition dessine et établit les filiations selon Daho, sa généalogie. Il en naît une mise en lumière de ces artistes que j’ai aimé, qui pour moi étaient dans une sorte de pénombre, sans oublier ceux qui pointent et incarnent déjà le futur.

Soixante-dix ans de pop, de Charles Trenet à Flavien Berger. Un parcours photographique indissociable de son pendant sonore, les fondamentaux de la discothèque d’Etienne. De célèbres inconnus comme Dashiell Hedayat, alias Pierre-Alain Léger, alias Daniel Théron, alias Melmoth, alias Paul Smaïl, alias Eve Saint-Roch, météore du rock français (mouvance Gong, ndlr), ou Isabelle (nièce de) de Funès mannequin, photographe et chanteuse.

Artistes qui, aux yeux et aux oreilles d’Etienne, ont une valeur tout aussi fondatrice que des Greco, Stinky Toys et autres. Les fils se tendent entre les membres de ses familles musicales et esthétiques. Tu prends Benjamin Biolay, et sur le même fil, deux décennies plus tôt, tu retrouves Alain Bashung. C’est notre cartographie sonore, visuelle et littéraire, avec, très loin, à la source, le coruscant Charles Trénet, vivifiant et anoblissant la ritournelle. En 3 minutes trente, on est pas loin de l’haïku.

AU MÊME MOMENT
BLITZ, Etienne sort son nouvel album. Également l’aboutissement d’un an de collaboration. Depuis le portrait originel de Pierre et Gilles, en marin doux, chacun des 13 albums studio est l’occasion d’un renouvellement d’image presque total qui s’effectue souvent à travers et sans doute par la vertu de la quasi virginité de ses collaborateurs dans le domaine de la musique, qu’il s’agisse de graphistes, RVB BOOKS (Matthieu Charon et Rémi Faucheux) ou de Pari Dukovic, le photographe de ce nouvel album.

AU MÊME MOMENT II
Sort un livre intitulé Avant la vague, publié par RVB BOOKS (encore eux). En 78, avant qu’Etienne ne signe chez qui que ce soit, qu’il n’émerge lui-même, un photographe, Pierre-René Worms — qui côtoie les Marquis de Sade et les (Stinky) Toys, tous les jeunes gens modernes de l’époque — se met à suivre cet inconnu avec son appareil photo. Ce livre est le témoignage des années pré-Daho, accompagné d’un texte dément, impressionniste, écrit par Sylvie Coma, qui était là, au sein de la bande rennaise. C’est un privilège infiniment précieux, d’avoir pu travailler sur ces archives.

MILLE PERSONNES
Je venais d’être engagée par Virgin, Etienne avait ce morceau qui marchait très bien, Bleu comme toi, avec ce clip plutôt avant-garde réalisé par Zbigniew Rybczyński (oscarisé depuis 1983), et, pour ne rien gâter, la pochette était de Guy Pellaert, le peintre de la scène rock (en vrac : Pravda La survireuse — négatif exact de Françoise Hardy – Diamond dogs (Bowie), It’s only Rock’n roll (Rolling Stones). Daho n’est plus du tout underground, il a eu aussi ce méga tube en 84, Week-end à Rome, sur lequel la France entière danse pendant des années.

Pour l’anecdote, Etienne n’avait encore jamais mis les pieds à Rome (le clip est d’ailleurs tourné en studio). J’avais déjà une secrète admiration pour lui. Avec Laurent, mon meilleur ami, nous le suivions comme le lait sur le feu, j’achetais tous ses singles (Laurent les volait). Etienne précise toujours que seulement mille personnes possédaient son premier album, Mythomane, produit par Frank Darcel (Marquis de Sade) et Jacno. Je fais partie de ces personnes.

Acheter un album était un acte fiévreux, presque militant, il y avait beaucoup de repérage, de réflexion, puis il fallait financer ou voler, selon ta culture. Pour Laurent, c’était facile, tout passait dans son carton à dessin, moi, j’avais trop peur.

VIRGIN
J’étais la première/pionnière. Le poste de direction de l’image n’existait pas encore en France. Notre premier album fut un live, Daholympia. J’ai présenté le photographe Antoine Legrand à Étienne, ce sera le début d’une collaboration de plusieurs années. Nous travaillerons également sur quelques albums studio, puis je quitte Virgin pour Source – une pause de quelques années – et viennent enfin Les chansons de l’innocence (retrouvée), avec Richard Dumas, on se souvient tous de sa photo montrant Daho en ce jardin idéal et privé, enlacé à cette jeune femme au physique d’une immense poésie, puis la dernière (Blitz), qui font un double écho à l’image de Pierre et Gilles.

SOUCHON
Monument de la culture française — il s’en défend — qui ne m’a pas attendu pour exister. Un naturel fou et une élégance sans artifices, notre rencontre fut un moment très précieux dans ma carrière. Découvrir l’homme et sa fantaisie, sa facétie, il n’a pas spécialement envie qu’on le regarde, moins encore d’être photographié, mais il aborde la chose comme un jeu, c’est si rare.

Debout sur un canapé à faire le guignol, à ses pieds, quelques filles floues, en robe du soir, c’est assez lui. Alain, comme Gainsbourg, est quelqu’un dont on peut comme ça, très simplement, évoquer la silhouette. Quand Jean-Philippe Delhomme a fait son portrait, il l’a représenté avec une chemise blanche retroussée aux manches, portant un jean un peu fité comme ça, c’est lui.

NUAGE DE CHEVEUX
Il appelle ça : sa mousse. Pas de calcul ou d’artifice avec lui, ce qui suscite toujours l’envie de l’amener vers des collaborations particulières. J’avais pu écouter les maquettes de La vie Théodore, album hommage à Théodore Monot, l’explorateur. Les textes étaient assez sombres. Nous avons eu l’honneur de travailler avec Paolo Roversi. Le résultat, que j’adore, a suscité des réactions assez mitigées de la part de la maison de disques, certains trouvaient la photo trop triste et craignaient les effets de ce décalage avec la fantaisie habituelle d’Alain. C’est justement mon rôle, de veiller à ce que contenu et contenant soient en harmonie, ou en twist. Cette image ne trahissait pas le message, au contraire. Cette chanson : Si en plus y-a personne, on est très loin de J’ai dix ans. Avec Alain, ma mission est légère, toujours drôle. Chaque album est l’occasion de faire passer au public ce qu’il y a de si particulier chez lui, son élégance, sa beauté ; comme il n’est pas là, il ne me contredira pas, alors voilà, je le répète : la Beauté d’Alain !

BENJAMIN BIOlAY
Presque neuf ans, c’était au tout début de sa carrière. À présent, mon plaisir, presqu’une fierté, est d’avoir réussi à lui présenter les graphistes M&M et de voir l’attachement indéfectible qui en a résulté, ils travaillent ensemble depuis plus de 12 ans, sans moi, d’ailleurs. Benjamin a beaucoup de mal à se voir en photo, et n’avait surtout pas envie d’être l’élément central de ses pochettes. J’ai réussi, peu à peu, à lui faire comprendre que sa musique devait s’incarner. Il y a eu cette première image, de Craig McDean, un portrait en gros plan aux yeux sombres et profondément ancrés en nous. La collaboration Benjamin/M&M a évolué au fil des années, jusqu’à ce que, parfois, Benjamin soit absent de la pochette, pour y revenir, repartir, intermittences. La dernière, celle de l’album Volver est une fois de plus une réussite, elle montre à son mieux leur marque de fabrique respectives. Cette très belle photo de Karim Sadli et cette harmonie avec sa fantaisie musicale. Ils ont trouvé une manière de jouer avec son image qui leur correspond tout à fait, c’est un véritable… trouple.

SANDRINE KIBERLAIN
Elle a déjà une image très forte, on connait sa sublime silhouette de parisienne à la Kiraz. Elle abordait un nouveau continent : la chanson. Il était très important de réfléchir à la manière de la transposer dans ce monde et essayer d’approcher Sandrine Kiberlain l’auteur. J’ai travaillé avec Vincent Bergerat, hum, (rires), très bon directeur artistique, et nous avons appelé Jan Welters, à qui nous avons demandé de faire quelque chose de très pur, de très simple, dans la lignée de ce qu’eût fait Steve Hiett quelques années en amont, un portrait de Sandrine au plus près, comme un gros plan de film, ou plutôt comme un film tout entier qui se résumerait à cette image, avec ses cheveux qui volettent, repris en divers endroits sur la pochette en un délicat graphisme, ça a très bien marché.

AIR
Je venais de rejoindre Philippe Ascoli chez Source. Chance inouïe, je travaille sur Modulor, puis Moon Safari, premier album du groupe Air, totalement inconnus, c’était l’une des premières signatures du label Source (Virgin). On peut imaginer l’énergie conférée à ce premier projet. Philippe était obsédé par l’idée de travailler avec Mike Mills, (illustrateur photographe, réalisateur, auteur, entre autres, de travaux graphiques pour les Beastie Boys), ce fut un accord parfait de bout en bout, les musiciens, Jean-Benoît Dunkel et Nicolas Godin étaient extrêmement enthousiastes, et l’album a très bien marché, un cas d’école (2M d’exemplaires vendus). Résultat d’une écoute mutuelle, c’est sans doute là que réside mon savoir-faire, c’est un savoir écouter, depuis trente ans.

C’était tout à fait particulier, ces deux musiciens versaillais qu’il n’était pas évident de montrer. Nicolas Godin est un grand esthète et Jean-Benoît, c’est un rêveur. Ils ont des modèles, des références très fortes, la pochette de Dylan par Milton Glaser (profil noir/cheveux en volutes de couleurs vives) par exemple. Je ne devais ni les décevoir, ni les trahir, pas plus que leur manager et ami, Marc Tessier-Ducros (Record Makers). Lui aussi avait une vision très claire de ce que pouvait devenir – et de ce qu’est devenu – Air. C’est donc l’écoute, qui peut, qui va amener tout ce petit monde vers cette image plus ou moins éternelle qui les définira. Tous m’ont permis de me renouveler, ont aiguisé ma curiosité, par leur exigence, leur drôlerie et leur bienveillance.

EN VRAC
Chez Source : Raggasonic, Terry Moïse, Sourcelab 1 (illustré par Jean-Paul Goude) et 2, China (Jean-Baptiste Mondino), 16 ans ; aujourd’hui, tous les artistes on 16 ans, mais en 95, c’était particulier, sa mère était venue signer le contrat.

DOC GYNÉCO
94/95, notre rencontre, sur la Première consultation de Bruno Beausire alias Doc Gynéco. J’ai commencé à travailler sur l’artwork, puis il y eu une petite pause, lorsque ma fille (Pauline Foussat, des Paulette Zoute) est née. Thierry Planelle, le directeur artistique avec lequel je travaillais chez Virgin, avait une vision très claire de ce qu’il voulait pour Bruno. Là encore, alchimie parfaite. Les photos de Nicolas Hidiroglou dans la chambre d’ado de Bruno, c’est documentaire, très innocent, et parfaitement inscrit dans l’esthétique hip hop des années 90. Ça fonctionne de manière irrésistible, cette spontanéité du lieu et de l’artiste, avec cette typographie inscrite sans perturbations dans le Zeitgeist ; au point que la maison de disque n’a fait que ressortir le tout, inchangé, 20 ans plus tard, quand Doc est revenu.

NOUVELLE STAR
Commencer une carrière télé à 52 ans, c’est assez particulier. Je me suis appuyé sur les autres membres du jury (dont Benjamin Biolay), qui ont chacun un rapport direct à la musique, mon rôle était complémentaire. Je n’avais pas mesuré la somme de travail que représentaient 400 auditions de candidats, chantant plusieurs chansons, en plusieurs langues.

Je peux l’affirmer maintenant, les français chantent beaucoup mieux en anglais qu’avant. Tout le monde chante quotidiennement sur sa propre chaîne Youtube, on a bien progressé ! Deux étonnements : l’excellence pour certains-es et la précocité pour d’autres, parfois les mêmes. Beni, 16 ans, arrivé en demi-finale, ça m’a tué.

D’un autre côté, Mozart…
Certes.

En off, j’essayais de leur expliquer la difficulté du métier, la raréfaction des places au sommet. Mon rôle était d’être bienveillante, ce que je suis parvenu à rester, tout en travaillant énormément ma curiosité, et mon ouverture d’esprit.

Quelques moments inoubliables, à divers titres : les Démons de Minuit, chanté en piano/voix ; des gamines reprenant Nougaro, j’ai vu défiler le patrimoine musical français.
Rihanna reste cependant la reine de ces auditions et Booba, le Boss absolu de la musique urbaine.

Quelques massacres, des attentats musicaux, des gens chantant très très faux. Je me fie plus à mon émotion qu’à l’allure, l’élocution ou la photogénie d’un-e candidat-e ; en gardant toujours à l’esprit la nuance apportée par ce cher Dany Synthé : « Aujourd’hui, en studio, on refait des prises, des voix, on met un vocoder, on passe le tout aux Pro Tools ». Bref, j’ai appris beaucoup de nouveaux mots d’anglais.

SUJET
C’est très déroutant de devenir sujet, d’être filmée, de parler et vivre en direct, avec ce que cela comporte de risques et de pièges en tous genres. Pour me protéger, j’ai tenu à être habillée (comme Lady Gaga, et aussi parfois Nicky Minaj, ndlr) par mon amie Véronique Leroy, ses vêtements étaient mon armure, son talent me protégeait. Merci, Sainte Véro.

*Photo de Stéphane Sednaoui.
* Classé dans Les 100 albums essentiels du rap, par Olivier Cachin et Joeystarr.

Exposition Daho l’aime Pop à la Philharmonie de Paris

Avant la vague, DAHO 78-81, édition collector, Pierre René-Worms, Sylvie Coma