MATTHIEU TORDEUR, 26 ANS, PARTIRA SEUL DEPUIS HERCULES INLET (ANTARCTIQUE) VERS LE PÔLE SUD, EN NOVEMBRE PROCHAIN. 1150 KILOMÈTRES À SKI, PENDANT 50 JOURS, PAR DES TEMPÉRATURES AVOISINANT LES -50° C, DANS LE BLANC PERMANENT

Tout petit1, je dévorais les aventures de Tintin, On a marché sur la lune fut la première, je ne cessais de la relire sans même comprendre ce qui se disait dans les bulles. Ces aventures qui rebondissaient toujours de page en page m’ont poussées dans le monde, comme un Tintin moderne.

Mes parents m’emmenaient régulièrement en voyage avec mes frères et sœurs, dès que j’ai pu voyager par mes propres moyens, j’ai mis sur pied mes premières aventures. Juste après le bac, je suis parti traverser seul l’Europe de l’Est à vélo, l’expédition s’est bien passée, les voyages se sont succédés. Un tour du monde en 4L avec mon ami d’enfance m’a donné l’envie de documenter mes aventures à travers des textes, des livres, des films, qui ont alimenté ma curiosité plus qu’ils ne l’ont rassasiée. Enfin, récemment, s’est manifestée la dimension sportive de ces aventures, à laquelle s’associait l’idée de traverser des étendues géographiques, uniquement mû par la force des mollets, des jambes, sans dépendre d’un moteur, libre de mes mouvements.

PRÉPARATION
Jamais je n’aurais rêvé de marcher seul 50 jours en Antarctique si je n’étais passé par toute une série d’autres épreuves. Le Marathon des Sables, par exemple, dans le désert du Sahara : six marathons en six jours. Chacun porte sa nourriture sur le dos, par des températures avoisinant les 50°C, peu importe qu’elles soient diamétralement opposées à celles que je rencontrerai en Antarctique. Ces conditions extrêmes, ces ultra-distances parcourues en autonomie plus ou moins totale me préparent psychologiquement et physiquement à d’autres expériences, plus longues et plus dures.

J’ai aussi traversé l’Europe à vélo : 15 à 16 heures en selle et 250 km par jour. Le premier est arrivé à Istanbul en 9 jours, j’en ai mis 16. Les records, la performance physique, ça n’est pas ce que je cherche ; je ne suis ni bodybuildé, ni athlète de haut niveau, plutôt un aventurier. Cela dit, j’ai la chance d’être assez sportif et que mon corps tienne le coup, concrètement, il faut faire pas mal de marathons, d’ultra-marathons, d’Ironmans (triathlon longue distance), mais ma force réside ailleurs que dans les muscles.

Vivre seul 50 jours dans un lieu aussi étrange et terrible que l’Antarctique demande que l’on avance sans jamais céder face aux conditions climatiques quasi inhumaines, que chaque matin on parvienne à sortir de son sac de couchage. C’est lors de mes séjours au Groenland, au Svalbard et en Norvège, que tout s’est mis en place : tirer un traîneau de 100 kilos sur la glace dix heures d’affilée chaque jour dans ce froid inhumain, se servir de son matériel avec de gros gants aux mains lorsque les propriétés des matériaux changent radicalement, le plastique est rigide, voire cassant, fermer le zip de sa doudoune devient une épreuve à cause de la glace. Par vent violent, monter sa tente en conséquence, penser à y rentrer tel matériel pour limiter les sorties. C’est l’ultime test d’aptitude physique, mentale et pratique.

Je m’entraîne en solo, mais aussi en groupe, non pas pour me comparer, mais pour découvrir des usages, des techniques et des matériels différents, et peut-être, opter pour une nouvelle pratique qui me convienne mieux, c’était l’objet de mon expédition au Svalbard avec Eric Philips. Pour atteindre l’Antarctique, on passe par l’Afrique du Sud, l’Amérique du Sud, ou l’Australie. Eric, qui est originaire de Tasmanie s’est rendu une dizaine de fois au pôle Nord et une quinzaine de fois au pôle Sud, en solo ou avec des touristes, la notion de tourisme prend ici un sens particulier, c’est un phénomène d’ultra niche. Il sait exactement ce à quoi je serai confronté et m’a regardé vivre et agir dans ces conditions polaires, à la fin, il m’a dit : tu es prêt.

BLANC
Les phoques et les manchots sont concentrés sur les côtes, au centre, il fait froid et nuit pendant six mois de l’année, les températures descendent en dessous de -70°C, le milieu est trop épouvantable pour qu’un animal s’y risque. Ni odeur, ni couleur, aucun arbre, quelques chercheurs calfeutrés dans leurs bases disséminées sur un continent grand comme la Chine et l’Inde réunies, quelques chaînes de montagnes et le whiteout, lorsque le ciel blanchâtre se confond avec le sol glacé. D’après les récits que j’ai pu lire, le cerveau commence à batifoler au bout de quelques jours, en réaction à cette raréfaction extrême des stimuli.

DISTRACTIONS
Lire et écouter de la musique nous relient à nos souvenirs du monde et aident à structurer les journées ainsi qu’à les différencier les unes des autres. J’hésite à prendre une liseuse électronique, elle devrait marcher sans problème grâce à l’effet de serre que produit la toile de tente2, mais c’est une batterie de plus à charger ; par ailleurs, le livre en papier est lourd, encombrant et fragile. Pour l’instant, mes questions sont plus d’ordre technique : vais-je emmener telle peau de phoque sous mes skis plutôt que telle autre ? Mes journées seront longues, le temps passé le soir dans ma tente sera dédié à la préparation du dîner, de la nourriture pour la journée du lendemain, à l’écriture de mon journal3, et aux posts de textes et de photos, après ça, je n’aurai qu’une envie, dormir4.

PLAYLIST
Suivant l’exemple d’un ami parti là-bas l’année dernière, je demanderai à quelques proches de me préparer une playlist pour chaque jour. Ils pourront s’enregistrer eux-mêmes entre deux morceaux. Ainsi défilera dans mes oreilles un paysage sonore inconnu qui palliera la monotonie du décor autour de moi. Je partirai vers le pôle, le tout téléchargé dans mon smartphone, bien au chaud contre mon cœur.

QUOTIDIEN POLAIRE
Je ne suis pas soumis à l’inertie du groupe, je ne dépends que de moi, mais justement, en groupe, on sort de son sac de couchage chaque matin mû par et pour le groupe ; seul, on se dira que cinq, dix minutes de plus, pourquoi pas… à éviter : ne jamais dévier de son rythme. Eric, mon guide, préconise un réveil à 6h30 du matin, convention, puisqu’il fait jour en permanence, mais il me conseille de commencer tôt et de faire au moins la moitié de la journée avant le déjeuner, pour être psychologiquement plus libre l’après-midi.

PETIT DÉJEUNER
En expédition polaire, on mange généralement le mythique et énergétique porridge, je lui préfèrerai le muesli, avec un thé et des barres de céréales ou des fruits secs. Entre le lever et le moment où l’on chausse les skis, il se passe environ 1h15. Sortir de son duvet, fondre de la glace pour la journée, manger, empaqueter ses affaires, s’habiller, démonter et ranger sa tente dans le traineau, enfiler son harnais, chausser ses chaussures, ses skis, mettre ses gants, son masque.

8H, DÉPART
Faire des blocs de 1h, quand l’heure est écoulée, arrêt de quelques minutes, je bois, debout. Après la deuxième heure, je m’assois 5 à 10 minutes et cette fois, je mange. Dans mon sac journalier, j’aurai pris celui dédié aux repas sur la glace, un mélange de graines et fruits secs (noisettes, figues, abricots, raisins), des tablettes de chocolat, des barres énergétiques aux céréales. Vers midi, après deux blocs de deux heures, je m’arrête pour déjeuner, l’idéal étant de patienter jusqu’après le troisième bloc, vers 13h30/14h.

DÉJEUNER, 30 MINUTES
J’enlève mes skis et le harnais. Déjeuner assis sur le traineau : crackers, salami (le salami est tellement gras qu’il ne gèle pas), un gros morceau de fromage (Gruyère, Comté) qui lui, sera congelé, et une soupe préparée le matin dans un mug fermé : un sachet de nouilles chinoises broyées avec leur petite poudre. Je verse de l’eau chaude du thermos qu’Akonite5 a développé spécialement pour cette expédition et mon morceau de fromage décongèlera lentement dans la soupe. L’après-midi, je mangerai les restes, graines, barres de céréales, fruits secs et tablettes de Milka.

AVANCER
Si je suis en forme, je marcherai cinq blocs de deux heures dans la journée. Les premiers jours, avec un traineau chargé de 100 kg de matériel, je parcourrai environ 17 km par jour, sachant que ma charge s’allègera d’un kilo (800g de nourriture et 200g de combustible) chaque 24 heures. Je peux envisager les 30 kilomètres/jour à la fin de l’expédition avec une vitesse de 3 à 3,5 km/h en comptant avec les sastrugi, ses irrégularités en forme de vagues glacées formées par le vent, qui peuvent atteindre la taille d’une voiture ; sur ma route, ils devraient être plus modestes, entre 30 et 40 cm, mais la progression en sera très ralentie.

SE COUCHER TÔT
Les premières semaines, malgré mon envie de pousser, je m’arrêterai vers 18h, autant pour me préserver que pour vivre pleinement cette aventure.
Enlever mon harnais, me détacher du traineau, sortir, monter la tente, attacher la tente au traineau, et non à la pelle, qui en cas de vent violent s’envole comme un oiseau, et c’est la fin de l’expédition. Le paysage est tellement lisse que la tente peut parcourir des milliers de km sans que rien ne l’arrête.
Une tente de secours en cas d’incendie, les réchauds que nous utilisons sont puissants, alors je prépare toujours le dîner dans un petit vestibule clôt séparé de la chambre. Et dans le pire des cas, si je n’ai plus de tente, je pourrai me glisser dans le traineau et appeler un avion6.

Je rassemble sous la toile tout ce dont j’ai besoin pour la nuit et le lendemain matin : sac de couchage, tapis de sol, réchaud, nourriture, matériel7 pour réparer les éventuels dommages de la journée, pansements en cas de cloques. Collecte de neige à la pelle dans un grand sac que j’entrepose dans le vestibule, pour disposer de blocs prédécoupés à faire fondre dans la casserole.

A priori, je ne mets pas le nez dehors avant le lendemain matin.

NUMBER ONE & TWO
On se met à genoux et on urine dans une gourde dotée d’une ouverture assez large, je la place ensuite à l’intérieur du sac de couchage comme une bouillotte, et quand elle a refroidi, je la vide. La grosse commission, c’est autre chose. Si le vent est très fort, je me soulage accroupi dans le vestibule. On creuse un trou, on fait son histoire, ça gèle instantanément, pas d’odeur, on rebouche et voilà ; seul, il y a peu de problèmes de pudeur. L’abdomen est la partie la plus chaude du corps, si tu enlèves ton gant par -30°C, ta main, qui n’était déjà pas très chaude, sera très vite glacée, par contre, la sensation de froid sera beaucoup plus lente à se manifester dans l’abdomen, tu disposes d’à peu près une minute. Savoir qu’au-delà on prend des risques rend l’adaptation des rythmes biologiques très rapide.

DÎNER
Je travaille sur les menus, quels plats, quelle marque ? Au départ, la majorité du poids de mon traineau sera constituée par la nourriture stockée dans des sacs zip-loc numérotés de 1 à 50 et par le fuel Coleman. Les restes de ma ration quotidienne de graines, fruits secs et chocolat accompagneront la préparation du dîner : un plat lyophilisé réhydraté avec de l’eau bouillante. Le bœuf bourguignon n’est pas très beau et n’a pas la consistance du vrai, mais les éléments nutritifs sont là, et le goût est très correct. Hachis parmentier, poulet tandoori, spaghetti carbonara, bolognese ; éviter le chili con carne tous les soirs, vu la pauvreté des stimuli extérieurs, il faut explorer tous les moyens de les enrichir et varier les récompenses. Le repas totalisera à peu près 900 calories, et m’enverra directement au lit.

UNBOXING EN ANTARCTIQUE
Je passerai Noël, le jour de l’An et mon anniversaire, seul, là-bas. Nous avons pensé, avec le producteur du documentaire que je réaliserai, qu’emporter des petits cadeaux de mes proches et les déballer devant la caméra serait une idée intéressante. À l’occasion, je boirai peut-être un petit verre, mais c’est tellement moins drôle qu’en groupe. Bien sûr, je pourrais emporter un foie gras, le glisser dans mon sac de couchage pendant la nuit, il serait à bonne température pour le petit déjeuner. Beaucoup de choses finissent dans le sac de couchage, batteries de téléphone, d’appareil photo, l’eau pour boire la nuit, c’est le seul endroit à des milliers de kilomètres à la ronde où la température est positive.

COUCHER 21h/21h30

REPÈRES
Équipé d’une boussole fixée à mon torse, je n’aurai qu’à baisser les yeux pour vérifier l’alignement de mon aiguille avec le pôle. Je consulterai mon GPS uniquement le soir, sous la tente, pour connaître enfin la distance parcourue.

Le soleil bougera de manière mystérieuse, il décrira une sorte de ∞ allongé et refusera de se coucher, difficile d’en déduire l’heure. Afin de garder mon rythme et de faire mes blocs d’une heure : ski – boisson, ski – snack, ski – repas et ainsi de suite, je regarderai souvent ma montre. On perd facilement la notion du temps là-bas, et il est parfois très difficile de savoir si 5 minutes ou une heure se sont écoulées, tant la manière de se déplacer est mécanique, monotone, elle en perd une grande partie des caractéristiques de la réalité. Si la météo est difficile, et que le ciel enneigé se confond avec le sol, j’avancerai comme si j’avais une taie d’oreiller blanche sur la tête. La seule preuve qu’un coup de bâton, un pas à ski sera réel et me rapprochera du pôle Sud, sera le laborieux déplacement des aiguilles de ma montre autour du cadran8.

NEIL ARMSTRONG PORTAIT LA SIENNE PAR DESSUS SA COMBINAISON
Pour moi, ce sera sous ma veste coupe-vent Mountain Equipment, le fait de devoir relever ma manche pour voir l’heure m’évitera de la regarder en permanence. Je jouirai ainsi pleinement des plaisirs subtils de la fadeur du paysage. Quand je fais du vélo, j’éteins souvent le compteur, sachant à peu près à quelle vitesse je roule, regarder les kilomètres qui défilent quand il y en a 250 à venir, c’est de la comptabilité. Couper la source d’information promet en général de bonnes surprises, ou pas.

ARRIVER
Je pars en autonomie totale, sans voile de traction, sans chiens, à la force des jambes et des bras, sans avion qui me dépose de la nourriture sur la route, dans un esprit proche de celui d’Amundsen, Scott et Shackleton, les pionniers du 20e siècle.

Mes 50 jours de nourriture me donnent une marge de sécurité en cas de mauvais temps, si j’avance normalement, je mangerai plus vers la fin de l’expédition. Je pourrais augmenter cette marge, mais 1 jour = 1 kilo, c’est un équilibre à trouver entre l’économie de mes forces et l’énergie dissipée à transporter ce qui les entretient.

DATES
Départ pour l’Amérique du Sud : 10 novembre. Décollage de Punta Arenas, au Chili, pour l’Antarctique, le 18 novembre. Un petit avion me déposera sur la côte du continent Antarctique, à Hercules Inlet, vers le 20 novembre. Je projette un retour à Paris mi-Janvier.

APRÈS
Avec certains sommets non gravis, le fond des mers et le grand espace, l’immense Antarctique recèle encore beaucoup de territoires inexplorés. Le continent blanc conserve encore cet état très sauvage, très extrême, si peu terrestre en fait, c’est inestimable.

Matthieu Tordeur est représenté par l’agence Relief

1) Matthieu Tordeur est le benjamin de la Société des explorateurs Français, tout comme Jean-Louis Etienne, médecin et explorateur polaire, et parrain de l’expédition de Matthieu : Objectif Pôle Sud. Il fut le premier homme à atteindre le pôle Nord en solitaire, en 1986.

2) Si la couverture nuageuse n’est pas trop forte. Une thermographie de la scène donnera : intérieur du sac de couchage : +37°C, intérieur de la tente : de -15°C à -40°C, dehors : de -20°C à -50°C.

3) Les notes, sur un Carnet Field Notes Expedition indéchirable et résistant à l’eau, avec un critérium, parce que l’encre gèle. Les documents seront envoyés depuis un smartphone, via une petite balise satellite utilisée comme un modem WiFi.

4) En plein jour, Matthieu dort avec un masque, cependant, la fatigue est telle qu’il dormirait même sans, précise-t-il.

5) Akonite est une marque dédiée principalement à la glisse, son fondateur/designer, Alexandre Fougea développe toutes sortes d’objets liés à/permettant cette dernière.

6) ALE : Antarctic Logistics Expedition, est la société qui veille à la sécurité des expéditions en Antarctique. Matthieu devra leur envoyer un message chaque soir, à partir de deux soirs sans nouvelles, un avion partira à sa recherche.

7) Leatherman Super Tool 300 EOD avec ça, on répare les fixations de skis, les peaux, les fixations sur le traineau et le harnais, tout.

8) Matthieu teste actuellement, avec l’horloger Charlie Watch, la GR, la montre quasi indestructible qui l’accompagnera.