Matthieu Tordeur est le premier français et le plus jeune explorateur à avoir rallié seul les 1150 kilomètres séparant la côte antarctique du pôle Sud, sans assistance et en autonomie totale, à skis, donc.

Le continent antarctique est censé être le plus froid, le plus sec et le plus venteux du monde, je m’étais préparé à des températures qui descendraient jusqu’à – 50 °C. Les premières semaines, elles évoluaient entre – 5 et – 15 °C, chose très inhabituelle et déroutante sur ce continent. La relative douceur du climat a entrainé de très fortes précipitations, je me suis retrouvé avec 30 à 40 cm de neige fraîche. Au lieu de la vingtaine de kilomètres quotidiens que je m’étais fixé, je parvenais avec peine à en parcourir 8,10, la friction entre le traineau et la neige était beaucoup plus importante que prévue, éreintante.

Les météorologues avec lesquels j’ai discuté du phénomène restent prudents, mais voient bien dans ces perturbations une conséquence du dérèglement climatique. Il a quasiment plu sur la côte, alors que les températures auraient dû être nettement en dessous de zéro. Il s’agira pour eux d’étudier la manière dont le phénomène se répète ou évolue, je garderai en mémoire leur étonnement et leur inquiétude.

UN TROU
Je suis parti du niveau de la mer pour cette ascension vers le pôle, à près de 3000 mètres d’altitude, et le premier jour était à la fois celui du plus fort dénivelé et celui où mon équipage était le plus lourd, 115 kg (une fois et demie mon poids) de nourriture et de matériel pour les 50 jours à venir. Le harnais de traction tirait fort sur les hanches et les épaules, sur la première pente de cette première colline, je dérapais sans arrêt malgré mes peaux de phoque, pas grand-chose à faire, mais une à éviter : déchausser les skis. Le poids n’est plus réparti de la même manière, la pression se retrouve concentrée sur la surface des pieds au lieu des deux mètres des skis. Le mince pont de neige sur lequel je m’avançais sans m’en rendre compte s’est dérobé sous mes pieds, décelant un début de crevasse que la neige cédant sous mon poids a un peu comblé. Soudain enfoncé jusqu’à mi-cuisses dans la neige molle, je sentais bien que sous mes pieds il n’y avait presque rien. À quatre pattes, je suis remonté – sans avoir le temps de voir ma vie défiler devant mes yeux – doucement jusqu’au traineau auquel j’étais arrimé. Mes skis n’ont plus guère quitté mes pieds de toute l’expédition.

WHITE OUT
L’idée peut paraître fascinante, mais dans le white out, on n’est nulle part. Le brouillard blanc [traduction française de white out] est un phénomène visuel annulant toute perspective, tout contraste, toute notion spatiale, ici les pieds, puis les skis, mais là, à gauche à droite, en haut, en bas, devant, derrière, le blanc uniforme, comme dans une balle de ping-pong envahie de nuages. L’oreille interne s’y perd, je trébuchais et tombais régulièrement, ne parvenant à anticiper ni même à comprendre les variations du relief, creux, bosses, déclivités, la nausée, 12 heures d’affilée, parfois 24, des jours durant. Monotonie absolue au sens le plus exact du mot, puisque le soleil ne se couche pas, ne se lève pas non plus, que flore et faune sont absentes.

Noyé dans ce vide sidéral, j’alternais musique et podcasts, Affaires sensibles, de Fabrice Drouelle sur France Inter et Transfert sur slate.fr. En boucle, souvent Heavenfaced* de The National, tube de mon été antarctique, qui me ramenait aux années de mes études à Londres, époque à la fois heureuse, rassurante et paisible. Je me concentrais sur le peu d’éléments à ma portée et maîtrisables : effort, alimentation, gestion de la fatigue et du froid, tout cela formait un rempart familier capable de percer le brouillard, et me donnait la force d’avancer dans cette matière molle qui m’avait englouti. Penser la fin de l’expédition, imaginer ce que je ferai après, je visitais mes souvenirs, parcourant mes expéditions précédentes, et me représentant le plus précisément possible les circonstances, les gens avec qui je me trouvais, je voyageais dans le temps à défaut d’avancer dans l’espace. Mes objectifs rapetissaient à vue d’œil : la prochaine heure, la prochaine pause, ma prochaine barre de céréales* au chocolat noir et à la fleur de sel, le prochain podcast, le déjeuner qui approche, puis très loin, le dîner qui se profile, ce que je mangerai. J’ai ainsi déconstruit l’expédition en micro-éléments ponctués par des moments de réconfort, si courts fussent-ils.

J’ai chéri cette solitude comme un don très précieux, mes études étaient finies, j’avais 26 ans, le moment rêvé pour une introspection, ces 50 jours seraient à moi et à moi seul, à mille milles de toute sollicitation extérieure. Mais quand les conditions étaient trop mauvaises, Lorsque j’étais enlisé dans la neige trop molle, blessé, à bout de forces, que je me battais avec ma tente qui menaçait de s’envoler comme un immense cerf-volant, sachant que la météo empêcherait les secours de venir, le plus difficile fut de conserver ce rêve de pôle Sud, de retrouver et ré-énoncer les raisons qui m’avaient mené jusqu’ici, rassembler mes forces chaque matin, ouvrir la tente et partir dans le froid, dans le blanc sans fond.

RENCONTRE
Je m’adonnais à mes 12 heures de ski quotidiennes, le regard fixé sur mes pieds, quand j’aperçus trois points noirs à l’horizon. Ils grandissaient, lentement, j’eus largement le temps de penser que mon cerveau inventait tout cela, avant de me rendre à la conclusion que ces points étaient réels, 40 minutes plus tard, plus de doute, c’étaient des voitures… des voitures ! Je me suis dérouté pour aller à leur rencontre, un mois que je n’avais parlé à personne, ni vu aucun être vivant. Ils m’ont aperçu, petit homme avec un traineau perdu dans le désert blanc, ils ont également modifié leur cap. Nous nous sommes rencontrés, au comble de l’euphorie. Ils venaient de Thaïwan,et du pôle sud, en 4×4. Le soir venu, je ne savais plus si cette rencontre avait été heureuse, cette chère solitude brisée en quelques minutes, la civilisation s’était jetée sur moi, assez violemment et bruyamment. Cette façon de voyager, une randonnée de cinq jours, en 4×4 énorme, c’est assez exubérant, pour moi qui en fis à pied la moitié seulement, en un peu plus de 50 jours.
Il est vrai que les expéditions motorisées en Antarctique existent depuis toujours, certaines bases scientifiques sont ravitaillées par des véhicules sur chenilles. Les pilotes étaient très aimables, des islandais – ce sont eux qui produisent ces 4×4 modifiés – ils exerçaient leur métier de convoyeurs de touristes en zone extrême. Ces types ont un sens de l’aventure assez exacerbé, ils conduisent quand même des bagnoles au beau milieu de l’Antarctique et de champs de crevasses qui vous engloutiraient une cathédrale en une seconde.

BOBOS
Gelures sur les joues, le nez, cicatrisées puis guéries sans laisser de séquelles, blessure au genou, quelques centaines de kilomètres avant la fin, en passant une bosse trop rapidement, la douleur fut telle que j’ai dû m’arrêter, pour ne pas aggraver la blessure. Il a fallu que je modifie ma façon de skier, en évitant de plier la jambe gauche, et transférant le poids de mon corps sur le bâton de ski gauche, j’ai eu sur le talon des cloques que je perdais beaucoup de temps chaque soir à soigner, le doute a commencé à s’installer, je craignais que la douleur n’empire, et devoir m’arrêter.

MANGER
115 kilos, c’était le poids de mon traineau, je ne pouvais guère tirer plus. Les conditions initiales étaient terribles, je progressais de 8 kilomètres par jour au lieu des 20 prévus, il me faudrait environ 70 jours pour arriver au but si le temps ne s’améliorait pas, quand je disposais de 50 jours de nourriture. 3 choix se présentaient à moi : skier plus vite, alors que j’avais déjà atteint le maximum de mes capacités, allonger mes journées et skier plus longtemps ou me rationner et mettre chaque jour 10% de ma nourriture de côté. Je me suis rationné, ainsi, au bout de 10 jours, j’avais un jour de nourriture en plus, j’ai également allongé mes journées de ski à 12 heures quotidiennes, soit 80 heures de sport par semaine. Épuisé, chaque soir, après avoir fait fondre ma neige et dîné, mes yeux se fermaient tout seuls alors que je tentais d’écrire puis d’envoyer un message, je ne tenais plus debout, ni assis. À mesure que je montais vers le pôle qui culmine à 2850 mètres, la température a baissé, les précipitations se sont raréfiées, la neige est devenue plus compacte, le traineau glissait mieux à mesure que je mangeais les 50 jours de nourriture qu’il contenait.

Je n’ai pas souffert de la faim, j’engloutissais 7000 kilocalories par jour, quasiment trois fois plus qu’en temps normal : au dîner, j’ajoutais 150 grammes de beurre avec l’eau chaude à mon plat lyophilisé (le risotto aux champignons, mon favori, j’en ai mangés 5 ou 6). L’envie et le besoin de gras étaient irrépressibles, je mangeais énormément de chocolat, de fruits secs, de salami, dont la teneur en graisse l’empêche de geler ; du fromage à pâte dure, des nouilles chinoises, de la viande séchée. Je mourrais d’envie de frais, de fruits, de légumes, de jus de pamplemousse. Arrivé au pôle, j’avais presque tout mangé et perdu 5 kilos (parti à 72 kilos, revenu à 67) c’est peu en presque deux mois, ceux qui font ça – 21 personnes avant moi – en ont perdu en moyenne 10, chose que je ne pouvais me permettre. Rentré en France, je me suis jeté sur un tartare-frites.

FILM
Pour vivre de mes aventures, je dois en faire le récit, l’appareil photo est la chose que j’emporte toujours et partout avec moi, certes, quand j’étais dans le white out, que la neige infiniment molle me ralentissait dangereusement, que le compte des kilomètres, très en dessous des prévisions, m’inquiétait au plus haut point, que la nourriture disparaissait trop vite, l’envie de filmer était assez lointaine. Mais, bien installé dans mon canapé, au chaud, à Paris, je sais que j’ai bien fait de tourner ces vingt heures de rushes pour 52 minutes de film*.

MAINTENANT
Cette expédition, longue et difficile à préparer, fut encore plus dure à mener jusqu’au pôle. Ici, je donne des conférences, je parle d’environnement, des pôles, de développement durable, dans les collèges et les lycées, en entreprise, les attentes sont un peu différentes : résilience, prise de risque. Mes aventures ne sont pas des fuites, j’aime les retours autant que les départs, tout en sachant que dans un futur plus ou moins proche, je repartirai, j’attends, il ne s’agit pas de surenchérir dans les exploits, mais d’identifier l’histoire qui me ressemblera.

Be-Kind Alter Food

* Objectif Pôle sud, produit par Hello Emotion et Ushuaïa TV, est diffusé sur leur chaine depuis le 17 juin, le film sera ensuite projeté dans de nombreux festivals de films d’aventure et de voyage en France ; outre le DVD, il sera également proposé en streaming, sur le site de Matthieu Tordeur.