Masami-Charlotte Lavault a créé en 2017 la première ferme florale parisienne, 1200 m2 de culture biodynamique, au 40, rue du Télégraphe, au-dessus de Belleville.

UN SAC DE VOYAGE
J’ai été designer industriel pendant sept ans, je voulais percer le mystère des objets. Un radiateur, c’est assez fascinant, des gens dessinent des moules, d’autres s’emploient à y couler de la fonte, et ainsi de suite jusqu’à chauffer une chambre dans un appartement. Mais le plus souvent, dans le design, on devient une des petites mains de l’industrie, qui aident à produire en masse l’inutile. Un jour, à Londres, l’étendue du problème m’est apparue nettement. Nous devions concevoir une collection de sacs en cuir pour hommes, mon patron me demande de dessiner – sans y passer plus de 25 minutes – un grand sac de voyage. Je lui rends mon dessin et par curiosité, lui demande combien de sacs comme celui-ci seront fabriqués avec une peau de vache. Il réfléchit trois secondes et répond : pffff, un ?

Je savais qu’il serait produit à des milliers d’exemplaires, à partir d’un dessin que j’avais mal fait, clairement très mal fait. J’étais à bout, j’éprouvais cette impossibilité absolue de faire un pas de plus. Je devais quitter immédiatement ce métier, et si possible, pour faire exactement l’inverse. Sans expérience et ne connaissant personne à la campagne, j’ai cherché, en plein hiver, puis trouvé une ferme au Maroc, c’était là-bas qu’une nouvelle vie débuterait.

Même ici, sur le toit de Paris, c’est très dur, il suffit qu’une énième canicule s’empare de la ville, que suivent quelques orages de grêle et tout est détruit, c’est inscrit dans l’ordre naturel des choses, alors je m’en accommode, tout en m’appliquant à faire le mieux possible.

HAUT LIEU
Les premières fois où je suis montée ici voir la prairie de chiendent (qu’il me faudrait arracher à la main) et que j’ai dû traverser le cimetière pour l’atteindre, c’était si étrange d’imaginer que chaque jour je longerai ces tombes avant d’aller cultiver mes fleurs.
Les fermes où j’ai travaillé au Japon possèdent un autel destiné aux offrandes de saké, d’eau, de sel et d’encens pour les ancêtres ou les esprits du lieu, dans une de ces fermes, nous saluions le dragon chaque matin, et chaque soir avant de partir, nous le remerciions de nous avoir laissé travailler et récolter le fruit de la terre. Dans ce jardin, je n’ai pas d’autel, et je ne pense pas qu’il y ait de dragon, mais il y a des gens, beaucoup de gens. Paris est d’une densité historique inouïe, et nous nous trouvons ici à son apogée*, cette qualité a configuré ce lieu de manière unique : un immense réservoir couvert que domine un château d’eau ; la Commune est passée par là, c’est également d’ici que pendant la révolution française, partirent les premiers messages longue distance : par le télégraphe.

LES CHAMPS DE PARIS
Jusqu’au 19e siècle, l’Île de France et tout l’Est parisien étaient une zone agricole, la station maraîchers ne porte pas ce nom par hasard, une part de l’histoire de l’agriculture s’est déroulée ici et les méthodes décrites et publiées à l’époque nous reviennent**. Les maraîchers parisiens parvenaient à produire de manière très intensive, en bio – il n’y avait pas d’autre choix – à partir de surfaces minuscules. Eliot Coleman, l’un des grands maîtres de la culture bio, revendique clairement son très fort attachement à leur travail. Si je suis la première à avoir créé une ferme floricole à Paris, nuançons, c’est seulement depuis près d’un siècle et demi.

FLEURS
85 à 90 % des fleurs que l’on achète aujourd’hui en fleuristerie conventionnelle viennent de pays comme le Kenya, l’Équateur, l’Éthiopie, la Colombie, et bientôt l’Inde et la Chine, derniers lancés dans l’aventure floricole. Le climat de la ceinture équatoriale est idéal, 12 heures de jour et de nuit, chaleur constante, lumière parfaite, les fleurs poussent toute l’année, sans chauffage ni éclairage des serres. Depuis les années 70, tandis que les grands consommateurs restent les pays du Nord, la presque totalité de la production les a quittés pour les pays du Sud. Ces fleurs low-cost voyagent des milliers de kilomètres en avion cargo ou en camion frigorifique, cependant leur coût est multiple : humain sur place, les nouveaux pays de production offrant un droit du travail peu protecteur pour les femmes et les enfants qui effectuent le travail de floriculture, à la fois pénible et précis. Ce coût humain se répercute dans les anciens pays de production, en Île-de-France, l’une des trois grandes régions floricoles de France avec la Bretagne et la région PACA ; entre 2005 et 2015, 50% des exploitations floricoles enregistrées ont fermé, c’est une chute libre. Ajoutons le coût environnemental, l’utilisation des produits chimiques étant peu régulée dans le sud, et les fleurs, très sensibles aux attaques d’insectes et de champignons, une rose kenyane contient environ 147 produits chimiques plus ou moins interdits en Europe, les nappes phréatiques sont polluées, de plus, toujours au Kenya, ces pauvres fleurs, extrêmement gourmandes en eau, assèchent peu à peu le lac Naivasha dont le niveau baisse visiblement depuis que les horticulteurs se sont amassés sur ses rives. Malgré cela, l’empreinte carbone d’une rose cultivée sous serre chauffée et éclairée en Europe demeure bien plus importante que celle d’une rose kenyane.
Je n’achetais pas de fleurs avant d’en cultiver, c’était trop cher pour moi, et sachant que c’était sale, je n’étais pas tellement tentée.

Les fleurs se vendent en Hollande, à Aalsmeer, centre mondial du commerce horticole, plus de 50 M de tiges y transitent chaque jour. Des pivoines de la région PACA, coupées au stade de bouton puis mises en chambre froide, arriveront à Aalsmeer, où elles seront presque immédiatement vendues aux enchères, pour s’envoler ensuite vers Dubaï, New York, ou Rungis, les fleurs décrivent ainsi des boucles absurdes.

Les fleurs ne sont pas les seules embarquées dans ces boucles, et le film de Coline Serreau, Solution locale pour un désordre global, propose des idées très justes. Relocaliser, produire de manière plus artisanale, mécanisée lorsque cela permet de réduire les coûts et les masses salariales, tout cela dans le respect des ressources dont nous disposons ; bien sûr, les difficultés sont nombreuses, notamment lorsqu’il s’agit de faire face à des prix publics quasi inatteignables, tellement ils ont été abaissés artificiellement, mais cela me paraît être le seul moyen de s’en sortir, rien de bien nouveau, mais c’est crucial aujourd’hui.

PARIS FUTUR
Avant qu’Anne Hidalgo n’accède à la Mairie, mon projet s’est fait retoquer quatre fois, je crois, il a fallu sa présence et sa vision très forte et belle, pour qu’il soit accepté. Les fleurs dans la ville, c’est assez marginal, l’agriculture urbaine se concentre – en toute logique, sur le nourricier, avec un retour de cette très ancienne idée, la résilience des villes. Si Rungis venait à être bloqué, en grève ou assailli, Paris dispose de trois jours d’autonomie, c’est très peu, cela produirait immanquablement de très graves émeutes. Nos supermarchés sont toujours pleins parce que jour et nuit des gens y travaillent, et jamais nous ne soupçonnons que Paris est sous perfusion. Le grand rêve de l’agriculture urbaine consiste à rendre leur autonomie alimentaire aux villes. En Europe et dans les pays du Nord, le développement s’est produit à l’ère industrielle, le rétro-pédalage est complexe, mais les solutions que l’on voit éclore sont d’autant plus originales qu’elles sont contraintes, avec par exemple, le potager du toit de l’Opéra Bastille, mais dans une perspective plus globale, il s’agit d’inclure l’agriculture et faire en sorte que le végétal soit concomitant du minéral dans les villes dont la démographie est en pleine explosion, ainsi que dans les futures expansions urbaines.

J’ai choisi les fleurs plutôt que les légumes en ville par amour de ces créatures, mais également parce que l’agriculture alimentaire urbaine est beaucoup plus complexe. Au début du 19e siècle, s’étendait ici une zone agricole florissante, puis l’industrie a pris sa place, déposant au passage ses métaux lourds, comme sur 90 % des sols urbains, mercure, plomb, un peu d’arsenic. L’interdiction d’y produire de l’alimentaire est formelle, cela me convient parfaitement, mon projet est tout autre ; les villes recèlent d’innombrables lieux semblables, à valoriser de manière agricole et à transformer en poumons frais et verts.
Au-delà de ma sensibilité personnelle et de l’écologie, la fleur se place, parmi les cultures légales, dans ce qu’il y a de plus lucratif au mètre carré, idéal pour les petites surfaces urbaines et les endroits pollués.

Du semis jusqu’au bouquet, si les roses trémières se font attendre jusqu’à deux ans, d’autres fleurs atteignent la maturité après 6 mois ; en général, la gestation humain/plante dure à peu près neuf mois. Après le design industriel, c’est un soulagement immense de donner toute mon énergie de travail à quelque chose qui ne dure pas, cette fugacité constitutive des fleurs me ravit, face à l’immense mission biologique qu’elles portent, en tant qu’organes sexuels des plantes. Nous nous trouvons actuellement (en juillet) dans un champ en pleine puberté, couvert de fleurs et de plantes qui cherchent à se reproduire, c’est vital pour la faune et la flore d’occuper des lieux en masse, et je ne les coupe pas de façon agressive, chez les fleuristes, on voit des fleurs avec d’immenses tiges, cela signifie que la plante a été ratiboisée, ici les surfaces sont trop petites, je coupe plus court et plus doucement, sur ma vingtaine d’échinacées, là, je n’en prélève que quatre ou cinq, pour permettre au reste de la plante de fleurir et jouir ainsi d’un flot continu de fleurs.

PARFUM
Le parfum est l’un des attraits naturel des fleurs, mais certaines en présentent d’autres, comme la couleur, ou la forme, pour attirer les insectes. Les critères commerciaux sont tout autres : longueur des tiges, grosseur de la tête, et durabilité en vase, or 90 % des fleurs sauvages ne passent pas le test, tige trop courte, tête trop petite, elles fanent en un jour. Un travail d’ingénierie génétique long de plusieurs siècles fut initié en 1670 par les Hollandais avec de petites fleurs à petites têtes originaires du Turkestan. En 400 ans de manipulations, elles sont devenues de vigoureuses géantes toutes identiques et à grosses têtes – 60 cm de tige pour 10 à 15 cm de tête : nos tulipes. Mais si l’on croît augmenter la biodiversité en créant un champ de fleurs en plein Paris, cela n’est pas tout à fait vrai, j’ai détruit un biotope en désherbant (à la main) puis en imposant de nouvelles plantes. Elles sont très diverses et j’y vais doucement, l’agriculture contient cependant une part évidente de violence, en floriculture comme ailleurs, les semences originales botaniques sont rares et les fleurs coupées, en majorité œuvre humaine. Je privilégie les semenciers indépendants et les graines sauvages, ce qui complique mon travail d’une manière si passionnante.

ANIMAUX ALLIÉS
Un couple de pies s’est installé ici bien avant moi, je suis leur humaine. En début de saison (mars avril), quand naissent leurs bébés, elles sont très agressives, leur cri d’attaque accueille quiconque pointe le bout de son bec – ce cri qu’elles ont abandonné à mesure de notre « apprivoisement » mutuel. Leur sens du territoire m’est précieux, mars et avril étant la période où je sème, la terre et les serres sont remplies de graines, et les oiseaux – c’est leur job – ont tendance à vouloir les manger toutes. Les pies m’aident à préserver mes semis. Leur agressivité s’atténue tandis que leurs petits grandissent, et leur protection m’est de moins en moins nécessaire, nos rythmes s’accordent. En mi-saison, elles ont autorisé deux couples de pigeons à stationner ici, les petits oiseaux, mésanges, moineaux, reviendront, mais pour l’instant, c’est impossible, elles sont postées et observent, là, depuis le bord du réservoir, et là-bas, de l’autre côté, vers l’immeuble, quand leurs ados se joignent à elles, l’effectif monte à 4 ou 5. Elles chassent également les chats, que j’adore, mais cela évite qu’ils grattent la terre pour enterrer leurs crottes, et leur pipi sent très très fort.
Outre les pies, les bactéries me sont d’une grande aide. J’ai appris dans une ferme d’Okinawa, une île située dans la partie sub-tropicale du Japon, à cultiver avec les micro-organismes. Les fermiers, qui produisent des fruits et légumes ont installé dans un champ des réservoirs remplis d’eau de l’océan, où prolifèrent sagement des myriades de bactéries. J’ai pu en ramener une souche et ainsi créer mon propre élevage de micro-organismes, les fermentations se déroulent dans ma chambre, où la température est particulièrement propice. Cet été, je commence enfin à récolter des micro-organismes indigènes à l’aide de petits pièges à bactéries, et à l’automne débutera la chasse aux spécimens de temps froid.

SOIGNER
Les sols sur lesquels nous vivons et travaillons souffrent, comme s’ils avaient pris des antibiotiques pendant 50 ans, ils présentent de gros problèmes digestifs, des mycoses, comme un humain. Un médecin avisé conseillerait de prendre de la superlevure, un peu de probiotiques, ma démarche est identique, j’utilise ces bactéries comme probiotiques pour le sol, ainsi naît un cercle vertueux, qui du sol s’étend aux plantes, des plantes aux animaux, et in fine aux humains. Il ne s’agit pas d’une solution miracle, mais plutôt d’un geste humble et très économique, face à des problèmes comme la désertification et le réchauffement climatique, liés aux bouleversements intenses que nous avons infligés au sol, et dont le coût est exorbitant. Je pense à cette expression anglaise « there’s nothing such as a free lunch*** » qui signifie que rien n’est gratuit. Lorsqu’on achète une botte de fleurs à 5 euros, au pied de la caisse du Carrefour, son prix réel est dissimulé, quelqu’un paye en amont, le producteur, les gens et la terre qu’il exploite. Les bactéries et les probiotiques que je lui donne sont une manière de rembourser notre dette envers la terre.

Plein air Paris Sur rendez-vous.
* Dans le domaine public.
** Manuel pratique de la culture maraichère de Paris, par J. G. Moreau et J.J. Daverne.
*** Il n’y a rien de tel qu’un déjeuner gratuit.