Chantal Sanier crée depuis 2003, au sein d’Odeur de Sainteté, sa marque de parfums surnaturels, des fragrances aussi singulières et riches que les êtres auxquels elles sont destinées, jusqu’au rêve absolu, le parfum sur-mesure. Parallèlement, ses installations olfactives font renaître, au Palais Royal, au parc de Saint-Cloud, la mémoire de personnages enfouis dans la nôtre.

Avant de retrouver Chantal, je m’arrête – pour la première fois de ma vie – à l’église Saint-Germain l’Auxerrois. La rue de l’Amiral Coligny, qui la sépare du Louvre, est encombrée de camions, services d’ordre, frigos Redbull en désordre, une foule qui s’est absentée, cela ne peut pas être les Gilets jaunes, c’est autre chose, mais qui ?
Je remarque les abords de l’église, jonchés de canettes de Redbull, cette fois, des bleues et des rouges. Les vêpres se déroulent en comité restreint à Saint-Germain, une frêle petite dame se tient à quelques mètres de l’entrée et me tend en souriant un imprimé, au cas où je souhaite chanter. Dans la nef, à la croisée du transept brûle l’encens dont l’odeur chaleureuse envahit en volutes le saint bâtiment, tandis que chantent une jeune femme à la voix claire, et un homme, debout à ses côtés, un orgue les accompagne, est-ce un fichier MP3, ou l’immense machine de métal accrochée à la voûte ? Le prêtre, assis, l’air fatigué, chante également, au second plan, je tente d’imaginer les questions d’ordre séculier qui le démangent, tandis qu’au fil des cantiques, me reviennent celles que j’ai préparées pour Chantal.

Je quitte le calme frais et parfumé du monument de pierre, partie de l’une des plus anciennes paroisses de Paris (5e siècle), pour arriver quai du Louvre, apocalyptiquement déserté, quel étrange samedi. Quelques minutes plus tard, en échangeant mes premières paroles avec Chantal, le mystère s’élucide, Il s’agissait de la Techno parade, partie de là, sur le quai, d’où cannettes et frigos, services d’ordre et barrières. Chantal a assez vite pris le parti d’ouvrir ses fenêtres en grand et de danser sur le passage de la parade, tandis que les regards de la foule convergeaient peu à peu vers elle, qui se déchaînait au premier étage. Un miroir ancien en a fait les frais, mais ce fut si bon, dit-elle.
Une pensée pour Hubert Blanc-Francard – en deuil de Phillipe Zdar, sa moitié de Cassius – dont le char vient de passer sous ses fenêtres.

Le grand appartement est un laboratoire, il tient à la fois de la sacristie, du temple et de l’herboristerie. Les sacs de jute pleins de matières végétales reposent à terre – des centaines, je crois – de petits flacons de verre brun, hautement technique, s’alignent dans les armoires et sur les tables anciennes, Chantal me désigne le canapé, que je lui laisserais volontiers, par déférence, mais que j’accepte par politesse, tandis qu’elle s’assoit à ma droite, dans un fauteuil, peut-être est-ce après-tout, son fauteuil préféré.

Le déclic
Pas de déclic, chez Publicis, puis au sein de ma propre agence, je lançais un parfum par an. C’était à-peu-près le seul secteur dans lequel l’imagination et le rêve étaient admis. Ces années passées au service de l’industrie et de la publicité m’ont appris les pans olfactif et marketing du parfum. Pour Jean-Louis Dumas (ancien PDG d’Hermès), j’ai pensé et organisé toute la stratégie de 24 faubourg, jusqu’au film, l’image de ce parfum, c’est moi, du début à la fin, j’aime les boîtes dans lesquelles rien ne manque. D’autres parfums se sont succédé jusqu’au jour où l’ouverture sur l’imaginaire olfactif m’est apparue finalement trop étroite.

Une ère précieuse a pris fin au 19e siècle, tandis qu’une manière de produire les parfums, avec des éléments naturels, disparaissait au profit des nouveaux et futurs empires chimiques. Était-il possible de travailler maintenant comme on le faisait au Moyen âge, à la Renaissance et plus tard encore ? Il m’a semblé que cela valait la peine d’essayer.

J’ai suivi ce fil-là, et aimant autant la recherche et l’anthropologie que voyager à la recherche de nouvelles odeurs, j’ai appris tout ce que je pouvais dans ce domaine. En parallèle, il me fallait construire une sorte de royaume naturel, j’ai donc entrepris de protéger 600 hectares près de Montpellier. J’y investis depuis 20 ans mon argent, nous avons défriché ce matorral un peu rugueux qui étouffe les autres végétaux et prive de lumière les éventuels chênes et buis, le travail des chèvres, en fait, qui auparavant mangeaient tous ces arbustes. À présent paissent les moutons des bergers de la région. Un paysage oublié sort lentement de terre, composé d’arbres et d’aromates disparus qui repoussent, après une longue absence.

Olfactif
Sens décrié, méprisé, au point qu’aucun philosophe ne s’est vraiment penché sur son rôle. Le nez fait partie des appendices que l’on préfère éviter dans l’inventaire humain, la puissance de l’odorat, notre sens le plus animal, fait fuir. Le fil est brisé entre parfum et chair, non pas la peau, la surface ; le parfum doit pénétrer la profondeur de l’être, c’est la raison pour laquelle mythes et rites intègrent cette matière-là, à cause de sa proximité avec nos humeurs, les fluides qui nous constituent, j’aime l’endroit où le parfum rejoint le corps, où ils se mêlent, deviennent indifférenciés, le parfum est la chair, mais on ne peut l’aborder ainsi que si l’on travaille avec du vivant.
Je n’ai rien contre le synthétique, il en sort des choses magnifiques, mais ce que je cherche ne peut en naître, et appartient à un autre règne, celui du vivant. Le lien entre l’humain et le végétal, c’est cela que je mets en scène.

Le parfum remplissait mille fonctions, magiques, pharmacologiques, sociales, il protégeait, guérissait, tuait, et conservait les morts. Le vivant est toujours blessé par la chimie, qui a beau parfaire ses imitations du naturel, aussi proche soit-elle, quelque chose en elle nous blesse.

Végétal
Quand mes bras ont commencé à vieillir, je me suis dit, c’est très ennuyeux, mais du côté du végétal, si mes bras deviennent des branches, c’est très beau. Je vois le monde un peu comme si j’étais un arbre, le phénomène va même plus loin, je sens les correspondances entre humains et végétaux. Je perçois le végétal qui complètera, ou s’accordera à l’individu qui se trouve en face de moi. J’ai un peu honte, c’est très animal, cette façon de renifler l’autre.

Le phénomène ne se produit que lorsque j’éprouve un intérêt pour la personne, c’est une manière d’entrer en contact à travers le végétal, qui, en quelque sorte, médiatise la relation. Je ne vois pas de plantes se promener dans la rue, il me faut entrer dans une forme de proximité, d’ailleurs, je vois très mal, de loin.

Animal
Je ne m’en sers pas, et ne m’en servirai jamais, quelle horreur de penser qu’il y aurait de l’animal dans mes parfums ; ça n’est pas l’odeur qui me gêne mais ce qu’il faut faire subir à l’animal pour le faire contribuer à la matière d’un parfum, le monde a d’ailleurs renoncé à ces pratiques. J’aime les odeurs animales, et le végétal, lorsqu’il entre en contact avec nous, passe dans ce règne-là.

Parfum
Je n’en porte pas, lorsque je suis en train d’en inventer pour des gens, de sentir pour quelqu’un, je ne dois pas être gênée par mon propre parfum, la page doit être blanche. En dehors de ces périodes, au contraire, il me faut retrouver mon cheminement dans les odeurs, et mon parfum.

Sentir : l’État de grâce, l’Enfant de Cœur, l’Amer Supérieur, Saint Glin glin.
(Quatre parfums de la collection Odeur de sainteté).
Tu sens leurs univers très différents, cette richesse et ces nuances sont très compliquées à élaborer, et les gens de la synthèse sont très loin d’y parvenir. Le végétal nous envoie tellement de signaux qu’il faut parvenir à les capter, les domestiquer. Pour créer des parfums avec du végétal il faut commencer par faire ce que je fais avec les végétaux ; les accompagner, vivre avec eux, leur parler, leur permettre de repousser, je m’adresse aux plantes comme on adresse une prière au ciel, c’est ainsi, je suis obligée de collaborer avec elles, sinon, il ne se passe rien. On peut y voir une pratique ésotérique ou magique, mais il s’agit seulement de s’adresser à une partie de notre monde, et de faire vibrer cette matière qui nous est commune.

1, 2, ou 3 ?
Une seule odeur peut permettre de tenir assez haut le désir. Les matières et parfums synthétiques, peu complexes, s’assemblent facilement, avec un résultat toujours un peu simpliste et froid. La profondeur du végétal est autre, pas de lissage, les matières s’expriment tour à tour et la richesse des informations qu’elles délivrent – en une personne vivante, qui elle-même donne à sentir ce qu’elle est, et ce qu’elle vit à chaque instant – est telle qu’un maniement prudent est préférable. Je crains que la surmultiplication des parfums ne mène à la cacophonie, cependant, on peut imaginer un être très sensible et sensuel, qui sache jouer de son corps et des parfums qui l’habitent et le complètent. Il m’est arrivé de le faire, je suis parfois un peu boulimique.

Odeur de Sainteté
Une expérience artistique qui débouche sur du commerce, cela reste assez classique. J’ai eu la chance d’être choisie et accompagnée par des gens que j’aime, y compris mon frère, tout au long de la création de cette Odeur de Sainteté. Après ces nombreuses années passées en agence de publicité à assimiler tout ce que l’on pouvait apprendre sur le marché du parfum et son marketing, les tendances présentaient peu de mystères pour moi. J’ai commencé par ces odeurs, non pas anciennes, mais composées comme elles l’auraient été il y a plusieurs siècles, jusqu’au parfum sur-mesure. Ce travail me permet de concrétiser ces impressions végétales que je ressens en présence de certains humains*. L’art ne consiste pas à coller une odeur, si fascinante soit-elle, sur un être vivant, mais à percevoir chez cet être quelque chose de l’ordre de la nécessité viscérale, du désir profond, plus je touche à cela, plus la passion me gagne, je parcours sa mémoire, et ce que nous trouverons se traduira en olfaction, via les végétaux.

Concrètement
Je rencontre la personne, et je sais immédiatement s’il se passera quelque chose. Si je ne ressens pas suffisamment l’individualité, la différence de cet être, cela ne lui est pas imputable, je ne peux pas porter ce qui se trouve en chaque être, certains m’échappent complètement, alors je propose à la personne de parcourir les odeurs que j’ai déjà créées, et si tout se passe bien, nous nous accordons sur l’une d’entre elles.

Je me sens plus proche des gens animés par une recherche, une démarche artistique ou scientifique, peu importe, un manque que je parviens à saisir. Il m’arrive parfois de mettre un temps infini, je me souviens d’une femme dont je ne discernais pas ce qui pouvait l’émouvoir, mais c’était moi, et non elle, qui étais en cause, j’y suis finalement parvenue. Ces approches sont longues, je ne suis pas plus rapide qu’un psy, mais le parfum que je créerai aura un lien très profond avec son hôte, avec sa naturalité la plus intime.

Le nez est une porte de l’imagination, mais plus encore, et la science s’intéresse de nouveau à l’olfaction. Réapprendre l’odorat nous amènera à redécouvrir quelques éléments essentiels, oubliés des humains – par exemple, ce pouvoir de sentir les maladies que nous croyons réservé aux chiens.

Ne pas trop s’abîmer avec les matières chimiques, ne pas perdre le contact avec ce sens, dans un environnement comme celui de Paris, ce grand bassin pollué et chimique. Dieu merci, la Techno parade et toutes ses danses ont assaini la ville et le quai du Louvre pour quelques temps encore.

Paysage olfactif
La garrigue de Montpellier dans laquelle j’ai tant marché et la mer toute proche, l’Afrique, mon autre berceau, Afrique de l’Ouest, Mali, Niger, l’Egypte, aussi, il y a très longtemps, j’y suivis un parfumeur, dans le marché du Caire, les odeurs m’étaient connues. Pour parvenir à fabriquer de l’odeur, il faut avoir vécu sur des terres avec lesquelles une osmose s’est produite.

La mémoire se doit d’être vive et non pas figée. J’ai vu le jour à Montpellier** dans une pâtisserie – je dormais au-dessus du four jusqu’à l’âge de 1 an et demi – en face d’une église, et les sorties de vêpres ou de l’office dominical se poursuivaient chez nous, les fidèles en repartaient avec le gâteau du dessert, le nom Odeur de Sainteté n’y est pas étranger, outre le fait que le parfum a toujours été indéfectiblement lié au rite, j’ajouterai que lorsqu’en 2003 naissait ma marque, le religieux était dans l’air, comme une cerise sur ce gâteau.
Il me fallait pratiquer une porte dans ce monde spirituel, afin d’y pénétrer, moi, la femme vivante, la clé, c’est le jeu avec les mots de l’appareil religieux, les agencements que j’en propose***.

J’aime depuis toujours les sarahs (un gâteau inventé à Montpellier, composé d’une pâte d’amande en galette passée au four et recouverte d’une crème au beurre trempée dans du fondant au chocolat ou au café) qui ressemblent à tes chaussures, (de fins mocassins en cuir fauve, montrant une piqûre de type sellier au fil écru, sur l’empeigne, ndlr) je suis fascinée par tes chaussures, si tu découpes l’avant, comme ceci (geste en direction de mes chaussures), ce sont des sarahs. J’ai acheté exactement les mêmes, pour leur ressemblance avec ce gâteau. Ce qui m’importe n’est plus vraiment le goût du gâteau, mais cette matière, vivante, ce cuir fin et animal, cette couleur et cette forme, lisse, tendue, et légèrement bombée.

Portrait olfactif
L’une des plus belles odeurs que j’ai senties, c’était là, sur la nuque de – pourquoi mon second fils ? le premier sera jaloux – il transpirait beaucoup, ses cheveux si fins, en touffes trempées, c’est bouleversant. Ses pieds, vingt ans plus tard, c’est un tout autre paysage olfactif, mais le tout tient en une unité profonde, nous devons absolument nous fier à ce que nous sentons de l’autre, si tu n’aimes pas l’odeur de quelqu’un.e, n’insiste pas, cela ne signifie pas que son odeur soit mauvaise, mais seulement qu’entre vous, cela ne marchera pas.

Le parc de Saint-Cloud
Nous nous y sommes retrouvés en souvenir de mon installation Subodore, dés-installée des tilleuls qui l’abritaient, elle est pourtant restée là trois mois, c’est un peu comme si nous avions fait exprès de l’éviter. Mon travail consiste à faire renaître à travers les odeurs, la mémoire de gens qui ont marqué certains lieux de leur empreinte. Au Palais Royal, il y a quelques années, puis au parc de Saint Cloud au printemps dernier. Cinq femmes qui ont traversé l’histoire de la ville et du parc, à chacune d’elles étaient dédiés deux parfums, ainsi que deux textes que j’ai écrits, des anecdotes, leurs histoires. Catherine de Médicis, Henriette d’Angleterre, la Princesse Palatine, Marie-Antoinette et Joséphine de Beauharnais, je les ai vues marcher, mourir, prendre des décisions, succomber au désir, au désespoir, aimer, et rire, leurs émotions demeuraient, accessibles quelque part dans l’air, dans les arbres, dans la terre.

2020
Toujours pour les Musées Nationaux, je prépare une mise en scène olfactive, qui prendra place de manière pérenne, dans un lieu parisien dont la réouverture est prévue l’année prochaine, je ne peux en dire plus, jusqu’au printemps.

* « Pour toi, c’est l’hélichryse », me dit-elle, on imagine mal la fierté qui discrètement a envahi mon être, merci.

** Capitale de la médecine, des apothicaires et du parfum, aux 16 et 17e siècles.

***Sainte Nitouche, la Menthe Religieuse, l’Amer Supérieur, l’Eau Culte, l’Enfant de Coeur, l’Homme Quantique, l’État de Grâce, Marie Madeleine et l’Immaculée, le Cuiré, Saint Glin-glin et Sainte Barbe, sont les enfants bénis de Chantal Sanier.