Comme tout le monde, François Alu, premier danseur du Ballet de l’Opéra de Paris a commencé petit, mais il a fallu attendre la révélation, le « tilt » au sens barthésien du terme, le « c’est ça ! »

J’ai neuf ans, ma grand-mère me montre un documentaire consacré à Patrick Dupond, danseur étoile, directeur de l’Opéra de Paris, une star immense. Je vois ce type faire des tricks incroyables dans les airs, des choses que je n’ai jamais vues, ou plutôt dans des contextes différents, les films d’arts martiaux que je regarde régulièrement. Il donne l’impression de voyager sans arrêt, d’avoir une vie folle, il y a également ce truc de l’effort extrême récompensé, là encore, je pense à Bruce Lee et à la manière dont il s’entrainait infiniment, à son abnégation totale face au but : le geste parfait.
Je demande à ma mère – avec qui j’apprends le modern jazz – ce que je dois faire pour devenir Patrick Dupond. Elle répond : de la danse classique.
 
Je n’ai pas du tout compris, tellement c’était éloigné de ce que je voyais à l’écran. Elle m’a ensuite expliqué le principe des bases et leur apprentissage, j’ai alors intégré l’école de danse de L’Opéra, tout en restant suivi et coaché par ma mère. Je regardais également pas mal de vidéos.
 
SUR YOUTUBE
À la maison, je passais mes week-ends à étudier les vidéos de danseurs du monde entier que je voyais réaliser des choses inouïes, c’est sur Youtube que j’ai presque tout appris. Lorsque je suis entré dans la compagnie, j’avais tendance à faire des choses assez inorthodoxes, passées depuis dans les pratiques courantes avec la génération des 18, 19 ans, qui a grandi avec les mêmes références et les mêmes sources. Il y a cependant quelques documents exceptionnels que m’ont prêtés des danseurs plus âgés, des vidéos, du temps où le mot « privé » avait à peine plus de sens. Il s’agit de performances rares, de danseurs invités à l’Opéra que l’on a filmés de manière confidentielle, et que j’ai pu étudier.
 
6e DIVISION
À 11, 12 ans, la règle est d’oublier tout ce qui vient avant, pour accueillir l’enseignement de l’École. Pour moi qui avais dû quitter mes parents, effacer ce qu’ils m’avaient enseigné, c’était trop. J’ai gardé tout ça précieusement, c’était d’ailleurs très solide et très concret. Nous avons commencé par des choses si simples que je m’ennuyais profondément, vers le milieu de l’année, je me souviens que je faisais des coupés jetés en manège. (Tourner en sautant, cf. l’extrait du Lac des Cygnes posté sur l’Instagram de François ALu, ndlr). Le professeur y était d’ailleurs très opposé. Mais à force d’en parler avec les autres élèves, qui tous, mourraient d’envie d’essayer, nous en avons finalement obtenu l’autorisation, deux après-midis par semaine. C’était un moment merveilleux, celui de l’expérimentation, l’émulation jouait beaucoup, ce qui n’est pas forcément chose courante dans l’académisme français, plus attaché à la conservation des pratiques : commence par danser « propre » et ensuite, enrichis, invente, fais un tour avant d’en faire cinq ou dix. Je préfère essayer d’en faire dix n’importe comment, prendre le sens de la giration, puis, peu à peu, nettoyer, affiner. Les grands techniciens n’ont pas commencé à travailler pendant des heures une seule pirouette, ils se sont lancés et voilà, quitte à modifier les choses en cours de route, tout est perfectible.
 
JOURNÉE
Quand j’ai un spectacle le soir, que ça s’éternise, et que nous sortons boire un verre après, je me lèverai vers 8 heures. Une heure pour me réveiller, prendre mon petit déjeuner, lire un peu. De 9 à 10h30, je travaille sur mes projets personnels, les spectacles que je co-produis avec 3e étage*, l’association dont je fais partie.
Je pars à l’Opéra vers 10h30, cours de danse – si tout va bien – de 11h à midi, ensuite, répétition jusqu’à 16h, une demi-heure de pause, de 16h30 à 19h, parfois une autre répétition. La journée peut également s’arrêter à 16h, avec une pause jusqu’à 17h 30, puis maquillage, échauffement, et enfin, spectacle, de 19h à 22h-23h, ce sont les journées les plus difficiles. Les jours de repos, lorsque la journée se finit à 13h, 13h30, on va chez le Kiné, faire du stretching, s’occuper un peu de la machine.
 
AFTER
Hier, vers 22h30-23h, j’ai posté sur Insta une vidéo de Von Rothbart, mon personnage dans le Lac des cygnes, les réactions étaient très bonnes (2658 likes, 248 commentaires ndlr), y compris de la part de danseurs aperçus dans les galas, qui sont pour moi des références absolues. J’étais si content qu’une montée d’adrénaline m’a submergé. Je sautais dans tous les sens, seul, chez moi, hystérique comme après un spectacle, je dialoguais, on prenait des nouvelles les uns des autres, ça continuait à monter, monter, une vague de bien-être beaucoup trop énorme. Je me répétais : c’est ouf, j’ai une vie merveilleuse, quelle chance ! J’avais envie de faire une fête chez moi immédiatement, d’inviter tout le monde, pour dire : les gars, c’est cool, amusons-nous, profitons de la vie, il faut qu’on fasse un spectacle ensemble sur tel et tel sujet, on invitera untel et puis machine. Cet état infiniment fertile en idées, cette euphorie galactique m’a emporté sur son aile, et adieu le sommeil, il pleuvait dehors, ça finissait tristement. Impossible de me calmer, j’ai lu, lu, lu, et lu encore, mes yeux étaient lourds, je me suis mis au lit, j’ai fait des exercices de respiration, vers 2h00, je commençais à imaginer la difficulté que j’éprouverais à me lever à 8h.
 
Ce matin j’étais encore porté par l’euphorie de la veille. Mais tout s’équilibre, et les descentes succèdent aux grands pics euphoriques.
 
Lorsqu’il ne se passe plus rien du tout, ou que je me blesse, la descente est lente et progressive, contrairement à celle induite par les drogues de synthèse**. Ma vie est rythmée de montées et de descentes, de jours où je suis perdu, de moments de joie extrême ou de tristesse, que je peux injecter, transcrire dans des personnages. Ces innombrables moments de colère, quand j’étais plus jeune, je m’en sers, parfois, quand un personnage le requiert. Je me souviens qu’après avoir vu un épisode de Stranger Things***, je pleurais, j’étais fatigué, je me suis filmé, pour le jour où je chercherai cette émotion, elle sera là, accessible, prête à l’emploi.
 
PIERRE RIVIÈRE QUI T’A VU DANSER VON ROTHBART, ME DIT QUE LES MINUTES OÙ TU APPARAIS ÉCLIPSENT LE RESTE DU SPECTACLE
C’est très gentil, j’ai la chance que le public soit extrêmement chaleureux.
 
VON ROTHBART
Il est sombre, j’adore jouer les méchants, mais il danse peu, tandis que le rôle du prince est dense et très exigeant, mais dramaturgiquement moins complexe que celui de Von Rothbart, je l’ai dansé une fois, j’aimerais recommencer ; peut-être bientôt, cela fait partie de mes projets.
 
À VOIR TES PIEDS, ON PENSE À HULK OU À DIABLO
Le personnage qui m’inspire depuis que je suis tout petit, bien avant qu’il n’apparaisse au cinéma sous les traits de Hugh Jackman, c’est Wolverine, avec son squelette recouvert d’adamantium, tout ça… bon, moi c’est l’alu-minium, c’est moins puissant. Ses grosses griffes qui sortaient, pour un oui ou pour un non, cette éternelle hargne, et ce pouvoir d’auto-régénération, même blessé à mort… tellement pratique !
Quand je jouais dans le jardin avec Thibault, mon petit frère, je rêvais de geler tout, autour de moi, instantanément, comme Mr Freeze (très sensiblement incarné par Arnold Schwarzenegger dans Batman & Robin, 1997), ou encore Frozone (Pixar), surfer, glisser, patiner, sur la glace que l’on projette devant soi, c’est aussi danser.
 
Hugh Jackman est un très bon Wolverine, aussi maladroit dans l’expression de ses sentiments qu’il est indestructible, jamais il ne renonce, même lorsque qu’il n’a plus de bras, ni de jambes… au fond du gouffre, il continue à se battre.
 
Dans Martin Eden, de Jack London, il y a cette scène dans laquelle Martin s’apitoie sur son sort, il pense à Tête-de-fromage, qui chaque jour pendant onze ans, le roua de coups, voici sa description d’une de leurs batailles : « Seul ce visage existait, et il ne connaîtrait jamais le repos, le repos béni, tant qu’il ne l’aurait pas réduit en bouillie avec ses poings en sang, ou tant que les poings en sang qui étaient en quelque sorte, une extension de ce visage ne l’auraient pas réduit, lui, en bouillie ».
Six ou sept pages de bagarre, il se fait péter le bras, mais continue à s’accrocher à son but, celui de massacrer Tête-de-fromage. Puis, un jour, à son ennemi à genoux, Martin lance : « T’en veux encore dis, t’en veux encore ? » Et, boum, il s’évanouit.
 
TIMOTHÉE PARIS
Je reçois un jour un message de Pierre Rivière, qui m’explique qu’il admire mon travail de danseur et souhaite m’offrir une paire de chaussures Timothée Paris, sa jeune marque. Je travaillais alors sur une chorégraphie pour la sortie du livre du photographe Julien Benhamou. J’en étais à chercher des chaussures. Danser pieds nus ou en chaussons, c’est très bien, mais pour être tout-terrain, ça n’est pas idéal. Je suis sensible à l’harmonie des choses, le message de Pierre tombait à point. Je lui ai demandé si, plutôt qu’une paire de chaussures, il pouvait m’en offrir deux, une pour un garçon, l’autre pour une fille.
 
Rendez-vous avec Pierre et Masa, les fondateurs de Timothée, à côté de l’Opéra. Ne leur ayant parlé qu’au téléphone, j’imagine qu’ils ont forcément mon âge, tant ils sont enthousiastes; pour moi, ce sont deux jeunes mecs très doués. Dans le café, je les cherche des yeux sans parvenir à les trouver, puis un monsieur me fait signe : Salut François, ça va ?
 
C’était Pierre. Pour lancer Timothée Paris avec Masa – le designer venu tout droit de chez Berluti – il a quitté son job, la marque est née de cette rencontre de deux volontés farouches, ils vont tout exploser. Ils se battent pour amener dans un contexte très difficile – celui de la chaussure made in France – un peu de nouveauté et de courage, ils donnent tout ce qu’ils ont pour y parvenir. Nous sommes exactement sur la même longueur d’ondes. On sait bien que leur choix de fabriquer en France, plutôt qu’au Bangladesh, en Birmanie, au Vietnam, chez les chinois du Prato ou de Chine, implique de posséder ce que peu d’entrepreneurs ont : une conscience politique, écologique, économique et sociale, bref, intelligence et loyauté, je les soutiens à 2000 %.
 
Pour dissentiments, ma pièce en forme de pas de deux relatant la décomposition d’un couple, Timothée Paris a donc produit deux paires de chaussures en cuir souple, très techniques et très élégantes, avec lesquelles nous avons dansé, sauté, fait des demi pointes ; des modèles uniques, mais si réussis que Masa, je crois, travaille sur un modèle qui leur ressemblera.
 
À VIVRE 7/7 PARMI TOUS CES BEAUX CORPS, VERS LESQUELS TE SENS-TU ATTIRÉ ?
J’avoue que mes compagnes ont été plutôt… danseuses. Notre cerveau est lavé par toutes ces années d’école de danse. Devant la glace, je me dis parfois : ah, là c’est bien, ma ligne de jambe est correcte, dans cette position précise, et d’autres fois, ça sera affreux, abominable. Finalement, j’évite de me regarder, je me filme, d’assez loin, pour saisir les problèmes techniques et en mouvement, toujours.
 
Notre sens critique est hyper développé, d’ailleurs, j’adore imiter les gens, j’ai hérité ça de mes parents qui ont un grand sens du mimétisme. Dans une gestuelle, tant de choses apparaissent, je perçois instantanément et involontairement les défauts, ce qui me fascine autant que ça m’horripile.
 
FRANÇOIS ALU SE MET À VOLETER DEVANT MOI
Les gens qui ne posent quasiment pas le talon au sol lorsqu’ils marchent, ils passent en demi-pointe immédiatement parce que leur tendon est trop court, c’est très disgracieux, inconsistant, fluet, le talon se lève avant même que le poids du corps ne soit passé à son aplomb.
 
LES DANSEURS NE FONT PAS ÇA
Si, si, bien sûr. Certains ont ce pas un peu dodelinant, sautillant, je préfère lorsque la marche s’ancre dans le sol, non pas qu’il faille plier les genoux comme un gorille, mais un équilibre entre les deux est souhaitable. Et ceux qui parlent avec la bouche sur le côté comme la sole, ou encore, qui comme moi, gardent les sourcils haut levés, j’ai envie de me dire : arrête d’être étonné tout le temps, c’est pénible (rires). Voilà de petites choses auxquelles j’essaye de ne pas faire trop attention, mais nous sommes formés à être hyper attentifs aux détails plastiques, à contrôler la position de chaque membre, jusqu’à la dernière phalange du petit doigt, détails invisibles du public, mais dont la somme fait que le ballet est réussi ou raté.
 
Bien sûr, l’enveloppe parfaite que l’on présente est parfois doublée d’un intérieur décevant, et je suis ma première victime, je ne peux pas ressembler à un sac complètement flasque, question de professionnalisme ; et je lis et me cultive, pour ne pas être une cette jolie coquille abominablement creuse. Il doit pourtant bien être possible d’être les deux à la fois.
 
CINÉMA, THÉÂTRE
Nous avons droit à une année sabbatique, ainsi qu’à une année de congé sans solde. Incarner un personnage un peu sportif me plairait assez, je ne suis pas focalisé sur les rôles de super-héros, les super-méchants c’est très bien aussi. Ou encore, à l’opposé, un personnage extrêmement calme, tout m’intéresse, à commencer par l’expérience de la caméra, juste ça.
 
*Les loges du 3e étage du Palais Garnier sont traditionnellement réservées aux danseurs du Corps de Ballet. En gravissant les échelons de la compagnie, on descend dans les étages. En 2004, le jeune danseur-chorégraphe Samuel Murez rassemble plusieurs de ses collègues pour former un groupe indépendant dont le nom est tout trouvé. Ce nom – “3e étage” – exprime leur attachement à la tradition d’excellence d’une prestigieuse Maison fondée par Louis XIV, mais aussi leur ambition de renouveler cette tradition, en y apportant l’énergie et la sensibilité de leur génération.
 
**Substances dont François a une connaissance purement théorique, bien entendu, ndlr)
***Série télévisée fantastique produite par Netflix.