Histoire et Géographie.
Avant d’entrer dans le vif du sujet, je citerai une anecdote. Elle raconte une substitution entre main-d’œuvre et capital. Au début du XVIIe siècle, la Chine était la première puissance industrielle avec 33% des parts de l’industrie mondiale, très loin devant le Royaume-Uni. Mais, entre 1750 et 1880, ce dernier a réalisé sa première révolution industrielle qui fut telle que la part de la Chine et de l’Inde se vit réduite à 2% de la production mondiale. L’industrie traditionnelle en Asie a été détruite par la concurrence britannique. Comment expliquer cette évolution ? Au XVIIe siècle, les pays producteurs de coton étaient la Chine et l’Inde. Les compagnies coloniales occidentales importaient des mousselines et des calicots en Europe. Or, ces produits entraient en concurrence avec les principaux textiles européens qu’étaient le lin et la laine. Le coton a connu un tel succès que la France a mis des restrictions à son importation (1686), ainsi l’importance de la demande et la forte concurrence ont conduit à une mécanisation du filage du coton, la part de main-d’œuvre dans cette opération étant importante et le coût du travail en Angleterre plus élevé qu’en Inde. La solution anglaise a permis de réduire la part de main-d’œuvre dans le produit fini. L’apparition de ces machines a augmenté l’usage du capital dans un contexte où le coût de la main-d’œuvre était élevé. Cette histoire très ancienne reste très actuelle.

S’il y a toujours eu des mouvements dans les territoires de production, la période allant de la fin des années 1970 jusqu’au milieu des années 2000 montre une accélération générale des délocalisations. Celle-ci s’explique par l’évolution du commerce international, un abaissement du coût des transports doublé d’un accroissement de capacité des transporteurs grâce aux porte-conteneurs ainsi que l’ouverture de nouveaux marchés, mais également de nouveaux territoires productifs employant une main-d’œuvre moins chère. L’évolution des stratégies d’entreprise, la recherche de la baisse des coûts de production et d’augmentation de la rentabilité ont conduit à délocaliser. En parallèle, le fait productif a été dénigré et vu comme non essentiel dans une économie mature.

Mais le sujet n’est pas tant les délocalisations que notre manque de clairvoyance. En délocalisant, en fermant des usines ou en vendant des actifs, nous avons perdu des compétences, des savoir-faire et des technologies stratégiques, ce qui nous place dans une situation de dépendance dans de nombreux secteurs. Malheureusement, nous continuons à laisser partir des savoir-faire, des entreprises, des brevets clés, ces délocalisations nous appauvrissent sur tous les plans.

Industrie horlogère, textile ou chaussure, le phénomène est identique, il s’agit là de biens de grande consommation, mais le problème se pose également et surtout dans le domaine de la défense, quand on abandonne technologies et brevets à l’étranger, à l’occasion de la vente de la branche énergie d’Alstom à General Electric, ou encore avec Technip (entreprise d’origine française spécialiste de l’ingénierie et la construction pour l’industrie de l’énergie) par laquelle nous perdons des brevets issus de recherches menées par l’Institut français du pétrole.

Coûts cachés.
À raisonner en termes de production, on pense tout d’abord au coût de la main-d’œuvre. Il est vrai que le coût est élevé en France, mais c’est également le cas pour l’Allemagne. Néanmoins, l’analyse ne peut se limiter à ces considérations et doit tenir compte des coûts complets et intégrer des sujets comme la non-qualité, les coûts de transport ou encore les stocks. Il est possible d’aller plus loin en intégrant le coût social et environnemental de productions lointaines.

Dernier élément généralement omis, le coût de détention d’un produit. Lorsqu’il est fabriqué en Asie, un objet l’est nécessairement en grande série, ainsi les lots sont plus volumineux. Vient ensuite le déplacement entre l’usine et les entrepôts, un temps d’immobilisation dont il faut tenir compte. Finalement, le stock est plus important que lorsque l’objet est produit localement, ce qui – de manière mécanique – augmente le coût global. Tous ces paramètres devraient être minutieusement étudiés quand la question de la délocalisation se pose.

Stratégie.
La Chine a beaucoup à nous apprendre en termes de stratégie, en particulier parce qu’elle est capable d’avoir une approche systémique des enjeux. Les véhicules électriques, par exemple, sont pensés comme un moyen de résoudre partiellement un problème environnemental. Pour cela elle s’est dotée des infrastructures de production mais également d’usage et tente de sécuriser les points stratégiques de la chaîne de valeurs comme l’approvisionnement en terres rares (la Chine possède ses propres capacités minières). La voiture électrique n’est que l’un des nombreux maillons de son industrie. En outre, la Chine s’est engagée dans la modernisation et la transformation de son industrie à travers le programme Made in China 2025, parallèlement à cela, elle vient également de se fixer un objectif de neutralité carbone en 2060.

Électrique.
Sans doute en raison de notre histoire industrielle, nous n’avons pas su prendre suffisamment tôt le virage du véhicule électrique. Il existe de nombreuses réticences chez les automobilistes : autonomie, prix, facilité de rechargement, etc. Nous n’avons pas pensé le véhicule électrique comme une réponse à une problématique environnementale. L’Allemagne et la France se sont entendues pour développer des usines de production de batteries en Europe, mais elles ne sortiront pas de terre avant 2023. En attendant, nous demeurons dans une situation de dépendance et lorsque l’Europe sera enfin prête, nous devrons nous assurer de notre indépendance en termes d’approvisionnements stratégiques.

Demain.
Nous devons investir dans des industries qui nous permettront d’être les leaders de demain. Aujourd’hui, les pays d’Europe se trouvent trop souvent dans une situation de suiveurs. Il est toujours possible d’intégrer un marché, mais les coûts sont généralement plus importants lorsque vous n’êtes pas le premier. Ainsi la Chine a misé sur le développement des véhicules électriques, plutôt que de chercher à devenir un leader mondial du véhicule thermique. Néanmoins, il est encore possible de renouer avec notre inventivité et ne pas négliger le fait que nous avons également des entreprises leaders dans leur domaine, implantés dans nos territoires et très dynamiques.

Si le plan de relance apporte de bonnes réponses sur de nombreux sujets comme l’ambition de décarboner notre économie, la stratégie manque encore un peu de clarté. Il faut imprégner notre ambition industrielle et raccrocher son développement à un projet de société clair. En outre, nous sommes dans un moment historique où de nombreuses entreprises ont moins de deux ans pour se transformer et de ce point de vue, il n’apporte pas forcément toutes les réponses, notamment sur le sujet de la structuration d’une demande en faveur des produits Made in France

Hydrogène ?
Continuer à investir dans le développement de l’électrique, malgré notre retard en la matière, mais également cibler les technologies de demain. L’hydrogène en fait partie en tant qu’alternative à l’électrique. Mais les secteurs sur lesquels miser en dehors des transports sont nombreux, d’autres leviers de croissance et d’autres marchés sont possibles : santé, alimentaire, électronique etc. Nous avons pu mesurer à quel point la dépendance à un secteur pouvait être problématique. Nous ne pourrons pas être forts partout, mais il ne faut pas limiter le champ des possibles.
Par ailleurs, sur le sujet de l’hydrogène, il s’agit de développer les infrastructures permettant de recharger les voitures, ou d’alimenter les industries qui l’utiliseront comme énergie. Ainsi, au-delà du développement des technologies, nous devrons nous doter d’infrastructures pour en faciliter la diffusion et l’adoption, mais aussi intégrer une vision européenne, particulièrement nécessaire en termes de développement, de standardisation des infrastructures et de mutualisation des moyens humains et financiers.

Territoire dans le territoire : le cas de Prato, en Toscane, délocalisation interne ?
Dieu sait si j’adore l’Italie, mais il y a un vrai sujet de travail clandestin, notamment dans le domaine du textile. Il ne s’agit pas de délocalisations, mais de biais empruntés par certaines entreprises peu scrupuleuses du droit social. Plusieurs scandales ont éclaté, révélant les conditions de travail de clandestin chinois employés dans des ateliers œuvrant pour Prada, Chanel, Gucci ou encore Miu Miu. Ces ouvriers sont payés moins de 12€ de l’heure. La ville de Prato réalise environ 50% de ses exportations dans le textile, 40 000 ouvriers chinois y travaillent, ajoutons à cela de nombreuses activités illégales, certains parlent d’occupation économique de l’Italie. La situation pose également la question des transferts financiers vers la Chine qui échappent totalement au contrôle de l’Italie. Ici, il ne s’agit pas de délocalisations, mais purement de contournement du droit.
Si l’état récupère une partie de cet argent via les taxes, ces pratiques entretiennent une concurrence déloyale entre les travailleurs déclarés et ceux qui ne le sont pas, il s’agit là de dumping social interne, l’injustice que ces pratiques entretiennent crée des réactions identitaires de rejet de l’autre perçu comme voleur de travail. C’est, d’une manière générale, difficilement acceptable dans un système démocratique.

Made in France.
Cette crise n’est pas tant la rupture d’un système, qu’un accélérateur des tendances qui lui préexistaient. Nous parlions déjà du made in France et de relocalisation. L’ère de la surconsommation doit prendre fin, nous en prenons tous conscience à présent, cependant, le modèle à inventer pour demain est loin d’être évident. Ainsi, lorsque nous consommons moins, mécaniquement, nous produisons moins, en conséquence, des questions d’emploi vont immanquablement se poser.

Produire moins et mieux.
Et vendre plus cher, il subsiste cependant des questions de pouvoir d’achat. A travers la réindustrialisation, il y a également des questions de consommation et d’arbitrage entre quantité et qualité, d’usages, d’impact, etc. Dans les décennies écoulées, il fallait posséder afin de se situer socialement. Ce modèle de société, ces discours doivent être repensés, reformulés, et cela prend du temps.

Extension du domaine.
Les choses deviennent possibles à la suite de prises de conscience. À présent, lorsque l’on parle de relocalisation, le débat est biaisé. Interrogeons-nous sur la bonne manière de conserver le tissu productif existant, de le renforcer et de préserver les compétences. Pour un retour des usines en France, le premier pas est l’affaire de chacun, consommateurs aussi bien qu’acheteurs publics et privés. Une manière de commencer consistera à intégrer progressivement 10, puis 20% d’achats made in France, et ainsi de suite, les usines reviendront tout naturellement. Même si nous voyons de premiers mouvements nés de questions de sécurisation des approvisionnements ou de souveraineté, commençons par soigner et faire croître cette envie du made in France. Si la demande ne se concrétise pas, cela ne marchera pas. Soutenir le made in France, c’est soutenir l’emploi français, c’est jouer collectif. Or, renouer avec un collectif est l’élément dont nous avons le plus besoin.