Anaïs Voy-Gillis est docteure en géographie et géopolitique de l’I. F. G*. Sa thèse – débutée en 2015, pour laquelle elle a renoncé à tout financement — portait sur la réindustrialisation de la France.

Elle a publié récemment : Vers la renaissance industrielle*, avec Olivier Lluansi. Consultante pour le cabinet de conseil June partners, elle a également fondé l’Observatoire Européen des Extrêmes.

Histoire et Géographie.
Au 18e siècle, la Chine – première puissance industrielle – employait une très nombreuse main-d’œuvre au travail du coton dont elle était le plus grand producteur mondial. Puis un jour, quelques inventeurs Anglais ont l’idée de mécaniser un peu plus le métier à tisser, réduisant ainsi de manière très avantageuse la part de main d’œuvre nécessaire, et le coût global du tissu. En quelques années, la transformation du coton en vêtements est venue s’implanter au Royaume-Uni.

Les mouvements de l’outil productif ont plus ou moins toujours existé. Cependant, de la fin les années 1970 jusqu’au début des années 2000, un mouvement très puissant et général de délocalisations a parcouru l’Occident, lié à l’évolution du commerce international, à un coût des transports relativement faible, grâce aux porte-conteneurs, le tout favorisant l’accès des entreprises à une main-d’œuvre moins chère. Celles-ci ont ainsi conquis de nouveaux marchés tout en réduisant terriblement leurs coûts de production.

Le phénomène a toujours existé et continuera d’exister, il fait partie de notre civilisation. Le problème Français ne réside pas dans le fait que nous soyons allés produire ailleurs et moins cher pour servir d’autres marchés, mais plutôt que cela se soit fait au détriment de compétences et de savoir-faire stratégiques, sans que nous ayons eu la clairvoyance de l’éviter… et c’est malheureusement encore le cas aujourd’hui, nous continuons à laisser partir des savoir-faire, des entreprises, des brevets clés, ces délocalisations nous appauvrissent sur tous les plans.

Industrie horlogère, textile ou chaussure, le phénomène est identique, il s’agit là de biens de grande consommation, mais le problème se pose également dans le domaine de la défense, quand on abandonne technologies et brevets à l’étranger, à l’occasion de la vente de la branche énergie d’Alstom à General Electric, ou encore avec Technip (entreprise d’origine française spécialiste de l’ingénierie et la construction pour l’industrie de l’énergie) par laquelle nous perdons des brevets issus de recherches menées par l’Institut français du pétrole.

Coûts cachés.
À raisonner en termes de production, on pense tout d’abord au coût de la main-d’œuvre. En France, il est le deuxième plus élevé d’Europe après la Belgique. Les aspects de productivité, souvent négligés, viennent pourtant s’ajouter à une longue liste d’autres coûts : transport, non-qualité, différence de standards de production. Oubliés car ils ne se répercutent pas directement sur le produit.
Le fait que les normes sociales soient rarement identiques aux nôtres rejoint le principe du coût environnemental, il n’est pas directement pris en compte et invisible à court terme, mais ses conséquences, de même que celles liées aux délocalisations du risque technologique, ne manquent pas de se manifester tôt ou tard.

Dernier élément généralement omis, le coût de détention d’un produit. Lorsqu’il est fabriqué en Asie, un objet l’est nécessairement en grande série, ainsi les lots sont plus volumineux. Vient ensuite le temps de déplacement du produit entre l’usine et les entrepôts, un temps d’immobilisation dont il faut tenir compte. Finalement, le stock sera forcément plus important que lorsque l’objet est produit localement, ce qui – de manière mécanique – augmente le coût global. Tous ces paramètres devraient être minutieusement étudiés quand la question de la délocalisation se pose.

Impacts sociaux et environnementaux sont intimement liés. Aujourd’hui, on exige que la Chine s’engage sur les aspects environnementaux en prévision de la prochaine COP*, tout en faisant pression au sujet des Ouighours.

Cette dernière question sera vraisemblablement mise en balance avec les exigences environnementales.
À ce sujet, la Chine a un avantage sur les puissances occidentales : sa capacité à raisonner de manière systémique. Face à son problème de pollution, elle a décidé de se tourner vers la production de véhicules électriques. Pour ce faire, chacun des éléments stratégiques permettant de dominer la chaîne de valeurs a été identifié, approvisionnement en terres rares (la Chine possède ses propres capacités minières),
unités de production, infrastructures, tout est maîtrisé. La voiture électrique n’est que l’un des nombreux éléments de son industrie. 

Lorsque vous demandez aux automobilistes s’ils sont prêts à abandonner le moteur thermique, les citadins qui n’ont que de courts trajets à effectuer y sont plutôt favorables, les autres s’inquiètent de l’autonomie de ces véhicules, de la simple possibilité de pouvoir recharger sa voiture où et quand c’est nécessaire et du temps que cela prendra. Nous n’avons pas pensé le véhicule électrique comme une réponse à une problématique environnementale. Si bien qu’aujourd’hui, tandis que nous avons besoin d’usines pour produire des batteries électriques, nous avons raté ce virage industriel depuis des années, il nous faudra attendre 2023, 2024, que la capacité de production nécessaire soit atteinte, d’ici là, nous sommes une fois encore, dépendants de la Chine. Et lorsque ces usines seront construites, subsistera le problème d’approvisionnement en composants nécessaires, dont 80% se trouvent – exploités principalement par des sociétés chinoises – en République Démocratique du Congo.

Nous sommes malheureusement, et c’est ce que révèle le plan de relance aujourd’hui, incapables d’avoir une stratégie industrielle. Qu’avons-nous là ? Des impôts de production qui n’auront pas d’impact immédiat, des mesures pour la décarbonation de notre économie, à un moment où les entreprises veulent simplement remplir leur carnet de commandes, à ce rythme, nous n’aurons bientôt plus rien à décarboner.

Nous pouvons toujours nous convertir, mais la bataille est déjà bien avancée. Il est toujours préférable d’être l’illuminé qui a tracé la voie que le suiveur, à cause des coût d’acquisition, entre autres. C’est l’une des raisons qui ont fait que la Chine s’est très tôt tournée vers l’électrique, considérant le coût de l’obtention du savoir-faire lié à la production des véhicules thermiques. Le choix était plus simple et stratégiquement plus intéressant que de tenter d’essayer de rattraper le retard sur le thermique.

L’hydrogène, n’est-il pas le moyen de passer directement, et sans trop de retard, à une technologie d’avenir ? (Airbus, Hopium, Michelin, Faurecia, )

Des territoires dans le territoire, comme c’est le cas autour de Prato, en Toscane. Délocalisation interne ?
Dieu sait si j’adore l’Italie, mais le travail « au noir » y est beaucoup plus développé qu’ailleurs en Europe, on ne peut parler de délocalisation, mais plutôt d’une règlementation dont la souplesse permet certains écarts. Au fait que des Chinois font travailler – dans des conditions très très en dessous des standards européens – des Syriens et des Sénégalais pour les maisons de luxe, vient s’ajouter un problème de fuite de capitaux, l’argent gagné n’irrigue pas l’économie italienne, sa quasi-totalité est transférée en Chine. Les montants sont colossaux, ce qui amenuise d’autant l’effet de ruissellement des richesses.

Si l’état récupère une partie de cet argent via les taxes, ces pratiques entretiennent une concurrence déloyale entre les travailleurs déclarés et ceux qui ne le sont pas, il s’agit là de dumping social interne, l’injustice que ces pratiques entretiennent crée des réactions identitaires de rejet de l’autre perçu comme voleur de travail. C’est, d’une manière générale, difficilement acceptable dans un système démocratique.

Mesure.
Cette crise n’est pas tant la rupture d’un système, qu’un accélérateur de tendances qui lui préexistaient. Nous parlions déjà du made in France, et de relocalisation. L’ère de la surconsommation semble toucher à sa fin, nous en prenons tous conscience à présent, cependant, le modèle à inventer pour demain est loin d’être évident. Ainsi, lorsque nous consommons moins, mécaniquement, nous produisons moins : à quoi allons-nous occuper nos usines ?

Produire moins et mieux.
Et vendre plus cher, encore faut-il que nous ayons les moyens d’acheter. Se contenter des choses utiles, préférer louer les objets moins indispensables. Nous nous trouvons, d’une manière générale, à l’ère du suréquipement et de la surconsommation. Dans les décennies écoulées, il fallait posséder afin de se situer socialement. Ce modèle de société, ces discours doivent être repensés, reformulés, et un claquement de talons ne sera pas suffisant.

Extension du domaine.
Les choses deviennent possibles à la suite de prises de conscience. À présent, lorsque l’on parle de relocalisation, le débat est cependant un peu faussé. Interrogeons-nous sur la bonne manière de conserver le tissu productif existant, de le renforcer et préserver les compétences. Pour un retour des usines en France, le premier pas est l’affaire de chacun, consommateurs aussi bien qu’acheteurs publics. Une manière de commencer consistera à intégrer progressivement 10, puis 20% d’achats made in France, et ainsi de suite. Les usines reviendront tout naturellement. Mais commençons par soigner, par créer cette envie du made in France de laquelle découlera la relocalisation. Si la demande ne se concrétise pas, cela ne marchera pas. Soutenir le made in France, c’est soutenir l’emploi français, c’est jouer collectif.

*Institut Français de Géopolitique.
*Anaïs Voy-Gillis, Olivier Lluansi, Vers la renaissance industrielle, coll. Lignes de repères, aux Editions Marie B, avril 2020.
*La Conférence de l’ONU sur le climat (COP 26) se tiendra en novembre 2021 à Glasgow (Écosse).